Depuis plus de soixante ans, les studios Walt Disney ont cherché à adapter les contes satiriques de Cervantès sur Don Quichotte en un long métrage d’animation, mais le projet s’est heurté à la structure épisodique de l’œuvre originale. Un autre projet, longtemps caressé par le studio, pourrait bien avoir été la plus belle histoire que Disney n’ait jamais racontée : une adaptation animée du conte français « Chantecler ».
Au début des années 2000, l’espoir renaissait avec l’attribution du projet aux frères Paul et Gaetan Brizzi, reconnus pour leur génie créatif au sein de Disney Feature Animation France. Ils avaient notamment signé le storyboard saisissant du début de « Le Bossu de Notre-Dame » et la séquence « L’Enfer » du même film, ainsi que la mise en images de la « Suite du Oiseau de feu » de Stravinsky dans « Fantasia 2000 ».
Pendant des mois, Paul et Gaetan ont travaillé avec acharnement sur « Don Quichotte », produisant des storyboards élaborés et monumentaux. Ces œuvres conceptuelles, réalisées au crayon sur des supports de près d’un mètre sur un mètre vingt, ont émerveillé même les animateurs les plus blasés.
Malgré cet investissement artistique considérable, la direction de Disney Feature Animation a finalement décidé de ne pas donner suite au projet. Les storyboards, bien que magnifiques, n’ont pas convaincu les dirigeants. Plusieurs raisons expliquent cette décision. L’œuvre de Cervantès, malgré ses images fantaisistes de moulins à vent transformés en géants, ne se prête pas aisément à l’animation. Les aventures de Don Quichotte sont souvent fragmentées, rendant difficile la construction d’un récit dramatique cohérent.
De plus, l’interprétation sombre et intense des Brizzi a inquiété certains responsables de Disney. Tom Schneider les a remerciés pour leurs efforts avant de mettre fin au projet. Les dessins ont alors été rangés dans les archives de l’Animation Research Library (ARL), en attendant d’éventuellement inspirer de futurs animateurs.
Cependant, l’histoire de « Chantecler » est plus persistante. Dès 1937, alors que « Blanche-Neige et les Sept Nains » touchait à sa fin, Walt Disney s’intéressait à ce conte français. L’histoire, tirée de la comédie d’Edmond Rostand, met en scène un coq vaniteux persuadé que son chant provoque le lever du soleil. Rostand, plus connu pour « Cyrano de Bergerac », avait créé une satire subtile de la société française de l’époque. L’œuvre a connu un grand succès auprès du public européen.
Walt Disney a chargé Ted Sears et Al Perkins d’adapter la pièce pour l’animation, mais ils ont rapidement rencontré des difficultés. Ils craignaient que la satire soit trop intellectuelle pour le public américain et qu’il soit difficile de rendre le personnage de Chantecler sympathique. Disney a alors envisagé de combiner « Chantecler » avec un autre conte français, « Les Aventures de Renart », mettant en scène un renard rusé. L’idée était de donner à Chantecler un ennemi clair pour le rendre plus attachant.
Malgré ces efforts, le projet n’a pas abouti. L’histoire restait faible et les personnages peu sympathiques. Disney a donc mis « Chantecler » de côté, mais le projet a été relancé à plusieurs reprises dans les années 1940 (1941, 1945 et 1947). Les dessins réalisés à cette époque ont même servi d’inspiration pour « Robin des Bois » (1973), qui mettait également en scène un renard rusé.
Dans les années 1960, Marc Davis et Ken Anderson, après le succès de « 101 Dalmatiens », ont revisité « Chantecler ». Ils souhaitaient créer un film d’animation ambitieux, comparable à une grande comédie musicale de Broadway. Marc Davis, passionné par le théâtre musical, voyait dans « Chantecler » le potentiel d’un spectacle coloré et divertissant. Il a présenté son idée à Walt Disney, qui a accepté de lui donner une chance.
Davis et Anderson ont alors abandonné les travaux précédents et ont commencé à élaborer une nouvelle histoire, inspirée de « Chantecler » mais totalement originale. Ils ont imaginé un film satirique et léger, dans la veine de « Comment réussir en affaires sans se fatiguer ». Chantecler, le coq vaniteux, est devenu le maire d’un village où il est adulé par tous. Mais son pouvoir lui monte à la tête et il commence à tyranniser les poules.
L’arrivée de Reynard le Renard, un escroc charmeur, va bouleverser l’équilibre du village. Reynard organise un carnaval nocturne qui attire tous les habitants, les empêchant de pondre des œufs le lendemain. Chantecler, furieux, ordonne à Reynard de partir, mais le renard annonce qu’il se présentera à l’élection municipale.
L’histoire, bien que légère, manquait de profondeur. Cependant, les personnages créés par Davis et Anderson étaient prometteurs. Marc Davis a réalisé des centaines de croquis de poules françaises élégantes, vêtues de tenues d’époque. Ces dessins, pleins de charme et d’humour, ont séduit de nombreux animateurs.
La musique devait également jouer un rôle important dans le film. Marc Davis envisageait une séquence d’ouverture en chanson, où les villageois chantaient les louanges de Chantecler.
Cependant, à cette époque, les comptables de Disney remettaient en question la pertinence de continuer à produire des films d’animation. Ils estimaient que le studio pouvait se contenter de rééditer ses classiques et se concentrer sur de nouveaux projets, comme la construction d’un deuxième parc Disneyland et le développement des audio-animatronics.
Walt Disney, tiraillé entre sa passion pour l’animation et les impératifs financiers, a finalement accepté de réduire la production de films d’animation à un rythme de deux films tous les quatre ans. Pour respecter ce nouveau calendrier, il a fallu abandonner l’un des deux projets en cours : « Chantecler » ou « L’Épée dans la pierre ».
Après avoir examiné les deux projets, Disney a opté pour « L’Épée dans la pierre », qu’il jugeait plus facile et moins coûteux à produire. Il a confié la tâche de communiquer la nouvelle à Marc Davis et Ken Anderson à un membre de son équipe, évitant ainsi de leur annoncer personnellement la fin du projet.
Marc Davis, déçu mais résigné, a rejoint WED Enterprises (aujourd’hui Walt Disney Imagineering) et a contribué à la création de nombreuses attractions pour les parcs Disney, telles que « Jungle Cruise », « Pirates des Caraïbes » et « It’s a Small World ». Il n’a jamais oublié « Chantecler », qu’il considérait comme le film de ses rêves.
L’influence de « Chantecler » s’est fait sentir dans les travaux ultérieurs de Davis et d’autres animateurs. Les dessins de Marc Davis ont continué à inspirer les artistes de Disney, et certains éléments du projet ont été réutilisés dans d’autres films. En 1992, Don Bluth a tenté de réaliser une adaptation de « Chantecler » avec « Rock-a-Doodle », mais le film a été un échec commercial et critique.
Aujourd’hui, Andreas Deja, un maître animateur de Disney, continue de croire au potentiel de « Chantecler ». Il espère qu’un jour, le studio donnera une nouvelle chance à ce projet abandonné.
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