Publié le 28 octobre 2025 05:03:00. Au cœur de Berlin, une douzaine de cafés insolites ont élu domicile dans des cimetières, offrant aux habitants un havre de paix inattendu et une nouvelle façon d’appréhender la mort.
- Les cafés-cimetières berlinois, apparus il y a une dizaine d’années, connaissent un succès croissant.
- Ces lieux, nés en partie d’une nécessité pendant la crise du sida, proposent un espace de tranquillité et de réflexion, loin de l’agitation urbaine.
- L’équilibre entre respect du lieu et accueil des clients est un défi constant pour les gérants.
Berlin se distingue par une approche unique des cimetières, qui y sont traditionnellement plus modestes et intégrés à la vie locale, contrairement à d’autres grandes villes comme Paris ou New York. Ces espaces verts, autrefois sujets au vandalisme et à la dégradation, connaissent une renaissance grâce à l’ouverture de cafés et de commerces.
Chiara de Martin Topranin, 30 ans, gère le café Lisbeth, installé dans une ancienne salle paroissiale entourée de cerisiers japonais dans le quartier de Mitte. Elle a trouvé cette opportunité grâce à une annonce en ligne énigmatique recherchant « quelqu’un pour gérer un bel endroit avec un grand jardin ». Au début, l’idée de travailler dans un cimetière l’a surprise.
« C’était impensable pour moi en tant qu’Italienne. Pour nous, la mort est quelque chose qu’il faut cacher. Quand je l’ai dit à ma famille, ils m’ont dit : ‘Chiara, as-tu perdu la tête ?’ Mais plus j’y pensais, plus je pensais : tu dois faire ça. »
Chiara de Martin Topranin, gérante du café Lisbeth
Depuis, elle a constaté que sa clientèle se distingue par une énergie particulière. Dès qu’ils franchissent les portes du cimetière, les visiteurs semblent plus empathiques et plus doux. Elle s’efforce de trouver un juste milieu entre le respect des personnes en deuil et l’accueil de ceux qui cherchent un lieu de détente original. Les mariages, en revanche, sont proscrits, mais les anniversaires raisonnables sont acceptés, à condition de respecter le caractère du lieu.
L’essor des cafés-cimetières remonte à 2006, avec l’ouverture de Finovo par Bernd Boßmann dans le quartier de Schöneberg, un centre historique de la communauté LGBTQ+. Boßmann, témoin de la crise du sida dans les années 1980, a été frappé par le manque de lieux de recueillement et de convivialité autour des cimetières où reposaient ses amis.
« Mais j’ai réalisé que même si c’était un endroit agréable pour les morts, c’était horrible pour les vivants. Il n’y avait aucun endroit agréable pour s’asseoir, aucun endroit où acheter des fleurs, pas même un endroit pour aller aux toilettes. C’est alors que j’ai remarqué le petit bâtiment abandonné près des portes. »
Bernd Boßmann, fondateur du premier café-cimetière en Allemagne
Aujourd’hui, Boßmann a passé le relais pour Finovo et son fleuriste Red Poppy, mais son initiative a inspiré de nombreux autres établissements à travers la ville. Parallèlement, les cimetières berlinois, confrontés à des difficultés financières liées à la préférence croissante pour la crémation, ont vu dans cette reconversion une solution pour assurer leur entretien et lutter contre le vandalisme. L’augmentation du coût de l’immobilier commercial à Berlin a également rendu cette option plus attractive.
Les clients apprécient souvent la proximité de la mort, qu’ils trouvent paradoxalement réconfortante. André, un travailleur social de 37 ans, raconte avoir été touché par l’atmosphère du Café Friedberg, dans le cimetière boisé de Kreuzberg, où il a assisté à un hommage funèbre accompagné d’une chanson de Neil Young.
« Personnellement, je trouverais ça cool si mes propres funérailles pouvaient se dérouler comme ça, avec la vie quotidienne qui se déroule toujours autour de moi. »
André, client du Café Friedberg
Le 21 Gramm, situé à Neukölln, un quartier multiculturel en pleine gentrification, se décrit comme une « petite oasis » loin de l’animation de la Hermannstraße. Son nom fait référence au poids mythique de l’âme humaine. Ieva Grigalavičiūtė, professeure de yoga et riveraine, souligne l’équilibre entre vie et mort qui règne dans ce lieu.
« C’est si luxuriant et si vert au milieu de tous les tilleuls et c’est toujours très vivant. C’est donc bien plus une question de vie que de mort. »
Ieva Grigalavičiūtė, professeure de yoga
Le café Mars, dans le complexe culturel Silent Green, installé dans un ancien crématorium du quartier de Wedding, offre une ambiance similaire, évoquant des réflexions sur la mortalité et la dynamique sociale. Yulian Herasymenko et Ruslana Shabelnyk, un couple ukrainien arrivé à Berlin après l’invasion russe à grande échelle de leur pays, apprécient l’atmosphère particulière de Mars, qu’ils comparent à la série télévisée Twin Peaks. Mais au-delà de l’ambiance, ils y trouvent un lieu de refuge et de tranquillité.
« C’est aussi très beau », confie Ruslana Shabelnyk. « Il offre un bon service et vous pouvez vous cacher du monde extérieur – la combinaison parfaite. »
