La mobilisation nationale devant Christine Fréchette
Le point d’orgue d’une colère qui gronde depuis des semaines est atteint aujourd’hui. Après plusieurs semaines de pressions locales, le mouvement « Le communautaire à boutte » a choisi les bureaux de la première ministre pour porter ses revendications. Ce rassemblement national fait suite à une série d’actions ciblées, notamment dans la région d’Arthabaska-Érable où, comme le rapporte la mobilisation du communautaire se poursuit dans Arthabaska-Érable depuis trois lundis consécutifs devant le bureau du député Alex Boissonneault.
L’épuisement n’est pas seulement financier, il est humain. Les travailleurs dénoncent un manque de courage politique face à l’explosion des besoins de la population. Ils ne demandent plus des annonces ponctuelles, mais un changement de paradigme.
Le refus du financement au compte-goutte

Le cœur du conflit réside dans la nature même du soutien gouvernemental. Les organisateurs rejettent fermement le financement dit « au compte-goutte », qu’ils perçoivent comme un outil de contrôle plutôt que comme un levier de soutien. Alors que des travailleurs du communautaire manifestent à Saint-Constant pour dénoncer l’indifférence de Québec, les exigences sont claires : l’ouverture d’une véritable table de négociation et une reconnaissance pleine et entière des organismes.
La tension est accentuée par des promesses politiques non tenues ou en attente. Alex Boissonneault a précédemment affirmé qu’un gouvernement du Parti Québécois (PQ) augmenterait le financement à la mission pour garantir l’autonomie du milieu tout en réduisant le fardeau administratif. Pour les travailleurs sur le terrain, l’écart entre ces discours et la réalité quotidienne devient insupportable.
Les revendications se cristallisent autour de quatre axes majeurs :
La dévalorisation salariale et le poids du genre
Si la colère est palpable au Québec, elle s’enracine dans un problème systémique qui traverse les frontières provinciales. Au Nouveau-Brunswick, la crise silencieuse du secteur communautaire révèle une réalité brutale : le travail social est massivement féminisé et sous-payé.
Les chiffres publiés par la Coalition pour l’équité salariale du Nouveau-Brunswick illustrent ce fossé :
Cette disparité n’est pas un accident comptable. Elle résulte de stéréotypes sexistes persistants qui associent le travail de soins et l’engagement communautaire à une vocation plutôt qu’à une profession. Cette perception dévalue la compétence technique et l’expertise requise, poussant des travailleuses vers une précarité extrême. Le cas d’Audrey Gagnon, qui multiplie les contrats temporaires depuis 2021 sans stabilité financière, est emblématique de cette instabilité.
La transition inachevée de la charité vers la professionnalisation

L’analyse de cette crise oblige à regarder l’histoire du secteur. Longtemps, l’aide sociale a été le domaine de la charité, portée par des communautés religieuses et l’Église. Aujourd’hui, le secteur s’est structuré. Les organismes doivent gérer des assemblées générales annuelles, tenir une comptabilité rigoureuse et répondre à des normes administratives strictes.
Pourtant, la reconnaissance financière n’a pas suivi cette professionnalisation. Le secteur soutient l’État en allégeant la pression sur les services publics, mais il est traité comme un complément bénévole.
« Est-ce que, dans d’autres professions, on va dire : ‘mettons des bénévoles’? »
Elda Savoie, professeure adjointe en travail social à l’Université de Moncton
L’enjeu est désormais existentiel. Si le gouvernement continue de considérer le filet social comme une variable d’ajustement budgétaire, le risque est l’effondrement des services de santé mentale, d’intégration et de justice sociale. Le passage d’un modèle de « charité » à un modèle de « pilier essentiel » du système social est la seule issue pour éviter une fuite massive de compétences vers le secteur privé ou public.