Publié le 27 novembre 2023 01:00:00. De la série télévisée Succession aux rues d’Irlande, un nouveau code vestimentaire discret semble envahir le monde de la richesse : l’art de ne pas afficher ses privilèges.
- Le « luxe silencieux », ou « quiet luxury », est une tendance qui privilégie la qualité, la discrétion et la durabilité plutôt que les logos ostentatoires.
- En Irlande, cette aversion pour l’étalage de richesse a des racines historiques profondes, liées à un passé marqué par le colonialisme, la famine et l’émigration.
- Au-delà de la mode, ce phénomène révèle une fatigue générale face à la culture de l’exhibition et une quête de sens plus authentique.
On a pu lire que le cardigan de Kendall Roy, personnage de la série Succession, était une « pièce maîtresse », affichant un prix de 2 000 €. Une déclaration l’accompagnait : « Je suis riche, mais aussi très triste. » Cette anecdote, apparemment anodine, illustre un phénomène plus large : l’émergence du « luxe silencieux », ou quiet luxury, une tendance qui séduit de plus en plus les élites fortunées.
Récemment, une plongée dans les méandres d’internet a confirmé cette observation. Les articles sur le sujet s’accordent tous sur un point : les riches se font discrets. Ils optent pour des couleurs neutres, évitent les logos criards et privilégient des matières d’une douceur extrême. L’idée est simple : la véritable richesse ne se proclame pas, elle se murmure. Il ne s’agit plus d’afficher son statut avec des chaînes en or ou des sacs à main hors de prix, mais de se glisser dans des vêtements aux tons sobres, évoquant le bois scandinave et les biens hérités.
En Irlande, ce penchant pour la discrétion n’est pas nouveau. On l’appelle plutôt avoir des notions tout en les niant. C’est la femme qui achète un manteau coûteux, mais qui prétend l’avoir déniché en soldes. C’est l’homme qui conduit une voiture récente, mais qui insiste sur le fait qu’il ne s’agit que d’un « modèle de démonstration ». Une sorte de cosplay de richesse pour moines.
Si l’on voulait observer de véritables maîtres dans l’art du « luxe silencieux », il aurait fallu venir en Irlande vers 2009. Après l’éclatement de la bulle immobilière, surnommée le « Tigre celtique », le luxe ostentatoire – robinets chromés, maisons de vacances en Bulgarie, BMW rutilantes – est devenu un souvenir honteux. Du jour au lendemain, tout ce qui brillait trop était considéré comme vulgaire. Nous sommes donc tous devenus beiges, littéralement.
Les montres dorées ont été remplacées par des ceintures marron, les sacs Gucci par « un joli sac de Pennys ». L’esthétique du promoteur immobilier – bronzage, dents blanches, costume cintré – a cédé la place à celle du « fonctionnaire aux horaires flexibles ». Un changement de marque nationale subtil s’est opéré. On a appris que s’exhiber en Irlande ne suscite pas l’admiration, mais plutôt la méfiance. Historiquement, notre rapport à la richesse a toujours été complexe. Des siècles de colonialisme, de famine et d’émigration forcée nous ont rendus suspicieux envers quiconque semble trop à l’aise. Le vieux soupçon irlandais refait surface : « Il se débrouille très bien pour lui-même… » (traduction : il a probablement des problèmes avec le fisc). « Elle est bien mise, elle a de la classe » (traduction : elle en veut à quelqu’un).
Les psychologues ont étudié la manière dont les gens perçoivent le luxe. Notre cerveau reconnaît la « qualité » non pas par les logos, mais par la texture et la coupe. Nous remarquons inconsciemment comment le tissu tombe, comment les chaussures sont cousues et comment les couleurs s’harmonisent. En somme, les vêtements des riches semblent plus lourds, ils ont une tenue différente. La richesse a un poids discret.
Pour illustrer ce phénomène, j’ai comparé mon sweat à capuche Penneys à 12 € à une photo d’un pull Loro Piana en ligne – une marque prisée par les milliardaires et les hommes du nom de Rupert. Le pull Loro Piana était confectionné en baby cachemire brossé par des moines des Alpes. J’ai porté le mien en changeant une roue sous la pluie. Les deux ont rempli leur fonction, mais un seul a connu une crise existentielle gratuite.
Si vous souhaitez vraiment adopter le « luxe silencieux » à l’irlandaise, oubliez Hermès ou Loro Piana. Le véritable luxe irlandais ne réside pas dans le cachemire, mais dans la longévité, l’artisanat et une fierté particulière déguisée en praticité. Voici quelques exemples : le manteau réservé aux mariages, acheté en 2011 et dont on continue de dire qu’il est « un bon modèle, il ne me lâche jamais » ; les ciseaux que personne ne touche, car ils appartiennent à la mère et ne doivent servir qu’à couper du tissu ; la « Bonne Chambre », un espace si sacré que même l’aspirateur n’y est pas autorisé ; le rôti du dimanche, dont la réussite dépend de la qualité de la sauce, préparée par un hôtel précis ; et enfin, la voiture propre, suffisamment pour passer pour celle de quelqu’un d’autre.
En fin de compte, le « luxe silencieux » n’est qu’une autre tendance bruyante, à l’instar de la pleine conscience, du minimalisme ou de l’habitude de manger dans des assiettes grises. C’est une nouvelle façon de dire « j’ai ma vie en ordre », discrètement, mais publiquement. Une esthétique du calme qui exige beaucoup d’argent et encore plus de conscience de soi.
Ce que cette tendance révèle, c’est surtout une certaine lassitude face à la culture de l’exhibition. Nous sommes passés de « regardez mon succès » à « devinez à quel point mon succès est subtil ». Mais il s’agit toujours du même jeu : essayer de prouver que nous sommes meilleurs que notre voisin, simplement avec une police de caractères plus douce. Nous continuons à inventer de nouvelles façons de masquer la même vieille vérité : que tout le monde, riche ou pauvre, veut avoir le sentiment d’avoir réussi. Mais « réussir » ne se mesure pas à la couleur de son manteau ou à la simplicité de son intérieur. Il s’agit de ne rien avoir à prouver. Si le « luxe silencieux » est vraiment synonyme de paix, de facilité et de confort, eh bien, la plupart des cuisines irlandaises le pratiquent depuis les années 1950. Nous l’appelions simplement « mettre la bouilloire en marche et s’occuper de ses propres affaires ».
