L’État allemand peine à traquer les fraudeurs fiscaux de grande envergure, un problème systémique qui profite à un réseau de banquiers, d’avocats et d’autres acteurs du monde financier. L’ancienne procureure Anne Brorhilker tire la sonnette d’alarme sur la faiblesse des structures actuelles face à la complexité de la criminalité économique.
Les transactions CumEx, considérées comme la plus vaste fraude fiscale de l’histoire allemande, ont permis à des malfaiteurs de se rembourser illégalement des impôts sur les plus-values entre 2001 et 2011, sous prétexte de failles juridiques. Le préjudice total est estimé à au moins 10 milliards d’euros.
Anne Brorhilker, qui a joué un rôle déterminant dans l’élucidation de plusieurs affaires CumEx, explique avoir quitté la fonction publique face à l’impossibilité de réellement demander des comptes aux auteurs de ces délits. « J’ai toujours aimé être procureur, mais j’ai remarqué que dans le domaine de la criminalité en col blanc, il est plus difficile de demander des comptes aux auteurs. Et cela inclut l’évasion fiscale. L’État est actuellement très faible et fait face à un secteur financier très bien équipé. Il s’agit d’un déséquilibre fatal des pouvoirs », a-t-elle déclaré à tagesschau.de.
Selon elle, les autorités parviennent à gérer les petits délits, mais sont dépassées par l’ampleur et la complexité des affaires impliquant des sommes considérables. « Le résultat est que les autorités peuvent très bien gérer les petits poissons, mais les gros poissons, c’est-à-dire les cas avec des dégâts très importants comme CumEx, peuvent difficilement être traités avec les structures actuelles », précise-t-elle.
L’ancienne procureure souligne que les criminels en col blanc ne se contentent pas d’avocats coûteux, mais font également appel à des agences de relations publiques pour discréditer les enquêteurs et les investigations. « Ils disposent de trop peu de personnel, ont à peine le temps de développer une expertise spécialisée, mais d’un autre côté, ils sont bien sûr confrontés à un secteur hautement spécialisé », déplore-t-elle.
Elle pointe également le manque de coordination entre les différentes autorités allemandes, en raison du système fédéral, et l’absence d’une véritable gestion des connaissances. « Il faut l’imaginer ainsi : il y a beaucoup de fonctionnaires assis partout dans leurs bureaux et qui se parlent à peine. Nous n’avons donc aucune gestion des connaissances fonctionnelle », illustre-t-elle.
Malgré les difficultés, l’État a déjà pu récupérer 3,1 milliards d’euros dans le cadre de l’affaire CumEx, mais cela ne représente qu’environ un tiers du préjudice total. « Oui, bien sûr, c’est possible, c’est déjà arrivé. Nous avons déjà pris quelques mesures pour clarifier CumEx. Les deux auteurs ont été envoyés en prison et 3,1 milliards d’euros ont déjà été réclamés », assure Anne Brorhilker.
Elle insiste sur le fait que le problème ne réside pas tant dans le manque de lois que dans l’incapacité de les appliquer efficacement. « En fait, nous avons des lois assez bonnes, ce n’est pas du tout la raison. Bien qu’on ait toujours dit qu’il y avait une lacune dans la loi, ce n’est pas le cas. Le problème est plutôt que, dans le paysage administratif actuel, nous ne pouvons mettre en œuvre ces lois que dans une mesure très limitée », conclut-elle.
Cette interview a été réalisée par Stefan Wolff dans le cadre de l’émission Update Economy le 20 novembre 2025 à 9h05.
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