Home NouvellesComment l’Indonésie peut éviter le stratagème des crédits carbone

Comment l’Indonésie peut éviter le stratagème des crédits carbone

by Nicolas Lefèvre

Publié le 6 janvier 2026 à 23h04. Lors de la COP30 au Brésil, l’Indonésie a essuyé un revers majeur dans ses ambitions de financement climatique via le marché du carbone, révélant des faiblesses profondes dans sa stratégie et sa crédibilité.

  • L’Indonésie avait présenté un portefeuille potentiel de 90 millions de tonnes de crédits carbone (environ 960 millions de dollars), mais n’a obtenu des engagements que pour 2,75 millions de dollars.
  • Des analystes indépendants jugent les engagements climatiques nationaux de l’Indonésie «critiquement insuffisants», remettant en question la réelle contribution des crédits carbone générés.
  • Les préoccupations concernant les droits des populations autochtones et la transparence du marché du carbone minent la confiance des investisseurs et la pérennité des projets.

La participation indonésienne à la COP30, qui s’est tenue en novembre 2025 au Brésil, a mis en lumière un décalage préoccupant entre les ambitions affichées et la réalité du marché du carbone. Le pays, qui espérait mobiliser environ 960 millions de dollars (90 millions de tonnes de crédits carbone) grâce à des transactions, n’a finalement récolté que 2,75 millions de dollars d’engagements. Cet échec retentissant ne se limite pas à une semaine de négociations décevante ; il révèle des lacunes fondamentales dans l’approche indonésienne, notamment en matière de demande, de crédibilité et de gouvernance.

En théorie, les marchés du carbone offrent un mécanisme financier pour récompenser la conservation des forêts, la restauration des tourbières et les efforts de réduction des émissions. L’Indonésie voyait dans cette approche un moyen de financer sa transition écologique sans entraver son développement économique. Cependant, la COP30 a révélé un fossé grandissant entre l’idéal et la réalité, avec des désaccords persistants sur l’intégrité, la qualité, la normalisation et l’interopérabilité des crédits carbone.

Ces faiblesses techniques s’inscrivent dans un contexte plus large de manque de crédibilité. Les engagements climatiques nationaux de l’Indonésie sont jugés «critiquement insuffisants» par des observateurs indépendants (Climate Action Tracker), ce qui signifie qu’ils n’impliquent que des réductions d’émissions limitées. Les crédits générés sur la base de ces objectifs peu ambitieux ne représentent pas une action climatique supplémentaire significative, mais se contentent de modifier les chiffres sans réduire les émissions globales. L’application incohérente et les dispositions ambiguës de l’article 6 de l’Accord de Paris (Accord de Paris, article 6) accentuent cette incertitude, dissuadant de nombreux acheteurs potentiels.

Les questions d’équité viennent également compliquer le tableau. Les populations autochtones et les communautés locales, qui gèrent traditionnellement de vastes étendues forestières en Indonésie, sont largement exclues des bénéfices financiers du marché du carbone (Lettre ouverte de Greenpeace). Le manque de reconnaissance des droits fonciers, le statut juridique flou et le déséquilibre des pouvoirs limitent leur participation. À mesure que le commerce du carbone se développe, les projets des entreprises risquent de porter atteinte aux droits coutumiers et de criminaliser les modes de vie traditionnels.

Les résultats environnementaux sont également mitigés. Les incendies continuent de ravager les tourbières indonésiennes, y compris les zones ciblées par des projets de restauration et d’atténuation du changement climatique (The Gecko Project). Dans certains cas, les références de projets ont été jugées exagérées, permettant l’attribution de crédits carbone sans changements significatifs sur le terrain (Nikkei Asia). De plus, l’accent mis sur des résultats mesurables en matière de carbone a favorisé des approches de type plantation et d’évitement de la déforestation, qui offrent souvent des avantages limités en termes de biodiversité et de résilience des écosystèmes (Mongabay).

Il ne s’agit pas pour autant de renoncer aux marchés du carbone, mais de cesser de les considérer comme une solution miracle pour le financement climatique. Ils doivent être envisagés comme un outil de politique publique étroitement réglementé.

« Les marchés du carbone ne peuvent pas remplacer une gouvernance forte, des engagements nationaux ambitieux en matière de climat et une mise en œuvre crédible. »

L’Indonésie a mis en place un cadre national pour le marché du carbone, comprenant un règlement présidentiel sur la valeur économique du carbone et un registre national visant à améliorer la transparence (Kompas, Ministère de l’Environnement et des Forêts). Ces mesures sont positives, mais elles ne constituent pas encore un régulateur de marché indépendant. L’établissement des références et la vérification reposent encore largement sur des normes volontaires, avec une capacité limitée de l’État à enquêter et à sanctionner les manquements (IEEFA).

L’Indonésie a également ouvert la voie au commerce international en vertu de l’article 6, précisant les modalités de transfert des crédits carbone au-delà de ses frontières. Cependant, ces progrès ne sont pas accompagnés d’objectifs nationaux ou sectoriels de réduction des émissions contraignants. Tant que les émissions globales continuent d’augmenter, il devient difficile de prouver que des projets individuels génèrent de véritables réductions. Il est donc impératif de renforcer la contribution déterminée au niveau national de l’Indonésie et de la traduire en plans sectoriels exécutoires.

Par ailleurs, les attentes placées sur les marchés du carbone dépassent souvent ce que les signaux de prix peuvent raisonnablement offrir. Même les crédits bien conçus ont du mal à rivaliser avec les projets agricoles, miniers et d’infrastructures qui offrent des rendements plus rapides et plus élevés (IEEFA). Les prix du carbone restent inférieurs à la valeur économique réelle de la conservation des forêts (PwC), ce qui explique en partie pourquoi la déforestation persiste dans les zones de projets.

Enfin, même si les garanties sociales existent sur le papier, elles restent insuffisantes pour assurer la durabilité des crédits carbone. Les mécanismes de consultation et de partage des bénéfices ne peuvent pas résoudre les litiges enracinés dans un mandat flou ou un déséquilibre des pouvoirs. Les projets situés sur des terres contestées sont confrontés à des conflits, à des revers et à des atteintes à la réputation qui compromettent leur viabilité. La reconnaissance juridique des droits fonciers et carbone des populations autochtones et des communautés locales est donc à la fois une question de justice et une condition de stabilité du marché.

La performance décevante de l’Indonésie à la COP30 doit être perçue comme un avertissement. Le pays a posé les jalons d’un marché du carbone, mais n’a pas encore mis en place les institutions nécessaires pour le rendre crédible. La prochaine étape doit consister à renforcer la réglementation, à aligner les objectifs sur les réductions d’émissions nationales réelles, à garantir la légitimité sociale et à prouver que les crédits carbone indonésiens représentent des résultats climatiques mesurables, et non de simples projections optimistes.

You may also like

Leave a Comment