Le nouveau documentaire de Laura Poitras, Cover-Up, réalisé en collaboration avec Mark Obenhaus, plonge au cœur de l’œuvre d’un journaliste d’investigation controversé, Seymour Hersh, et révèle plus de six décennies d’enquêtes sur les secrets d’État. Le film, présenté au Festival de Venise, explore les méthodes et les révélations d’un reporter qui n’a jamais hésité à défier les pouvoirs en place.
Hersh, 88 ans, s’est fait connaître en 1969 en publiant un article choc sur le massacre de My Lai, où des soldats américains ont tué des centaines de civils vietnamiens. Cette révélation a galvanisé le mouvement anti-guerre aux États-Unis. Trente-cinq ans plus tard, ses reportages pour le New Yorker ont mis en lumière les actes de torture commis par l’armée américaine à Abu Ghraib.
Il n’est pas surprenant que Laura Poitras ait passé vingt ans à convaincre Hersh de participer à ce film. Le journaliste, lauréat du prix Pulitzer, est un personnage complexe, à la fois réticent à revisiter le passé et déterminé à dénoncer les abus de pouvoir. Il s’est forgé une réputation en utilisant des sources anonymes, ce qui lui a valu de nombreuses critiques.
Cover-Up offre un regard sans concession sur les actions du gouvernement américain, de l’indiscrimination des bombardements au Vietnam au soutien au massacre de civils à Gaza. Le documentaire suit l’évolution de la carrière de Hersh, en alternant ses enquêtes les plus marquantes et des moments de sa vie personnelle. Il intègre des images d’archives restaurées et des témoignages poignants, notamment sur le massacre de My Lai, où des soldats américains ont violé et assassiné des centaines de civils, y compris des nourrissons. Le film aborde également la surveillance illégale de la CIA sur le mouvement étudiant anti-guerre, les tentatives avortées de créer un « homme de Manchourie » par le biais du LSD, et l’implication américaine dans l’installation de la dictature fasciste d’Augusto Pinochet au Chili, ainsi que le scandale du Watergate.
Le film met en lumière le processus d’enquête de Hersh, mais aussi les reportages eux-mêmes. Hersh, décrit par Richard Nixon comme un « fils de pute », mais « généralement juste », est présenté comme un agitateur constant, toujours prêt à remettre en question les décisions des dirigeants. Il confie : « Au cas où quelqu’un s’en soucierait, ce n’est de moins en moins amusant. » Il a même temporairement quitté le projet, craignant de compromettre ses sources.
Poitras a dû user de patience pour obtenir des détails sur l’enfance de Hersh – né de parents juifs réfugiés de Lituanie et de Pologne, élevé à Chicago dans une famille qui attendait de lui qu’il reprenne la laverie de son père. Cette difficulté à obtenir des informations personnelles contribue paradoxalement à l’intérêt du documentaire.
Bien que le film se concentre principalement sur les enquêtes les plus célèbres de Hersh, il aborde brièvement les controverses entourant ses onze livres publiés dans les années 1980 et 1990. Hersh, qui anime désormais une newsletter sur Substack, reconnaît ses erreurs, mais le film manque de contexte. Il admet par exemple avoir sous-estimé la cruauté du dictateur syrien Bachar al-Assad, mais le documentaire ne développe pas ce point.
Qu’elles soient inexactes ou, le plus souvent, effrayantes, les recherches obstinées de Hersh soulignent la capacité de l’homme à rationaliser le mal, à accepter ou à ignorer la violence inimaginable. Le film juxtapose des images d’une carte de My Lai annotée par un soldat américain – « environ 50 corps observés » à côté de « déjeuner » – avec des photographies de plans militaires israéliens sur des maisons détruites à Gaza, révélant une connaissance précise de la présence de civils avant les bombardements.
Cover-Up illustre avec force les schémas de cruauté officielle : nier, minimiser, contester, détruire, justifier au nom de la « sécurité nationale », et répéter. Hersh conclut : « Nous sommes une culture d’une violence énorme. On ne peut pas être un pays qui fait ça et détourner le regard. »
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