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Critique – Empire souterrain

by Clara Dubois

L’influence économique des États-Unis, longtemps perçue comme naturelle et incontournable, est en réalité un instrument de pouvoir complexe et fragile, susceptible de se retourner contre son propre créateur. Un nouvel essai décrypte les mécanismes de cet “empire souterrain” et alerte sur une érosion progressive de l’hégémonie américaine.

Dans leur ouvrage, Empire souterrain, les politologues Henry Farrell et Abraham Newman ne dressent pas un bilan pessimiste de la puissance américaine, mais analysent en profondeur la manière dont les États-Unis ont tissé un réseau d’influence mondial à travers des infrastructures économiques essentielles : systèmes de paiement, câbles de données, réglementations, technologies clés. Ces outils, loin d’être neutres, sont présentés comme des leviers de coercition, dont l’utilisation répétée pourrait paradoxalement accélérer la perte de contrôle de Washington.

L’étude retrace l’émergence de cet “empire clandestin” après la Guerre froide, soulignant comment les réseaux financiers, les systèmes numériques et les chaînes d’approvisionnement centrés sur les États-Unis se sont étendus à travers le monde. Si ces réseaux se présentent comme ouverts et basés sur des règles, ils sont en réalité conçus pour transiter par des institutions, des juridictions et des entreprises américaines.

Selon Farrell et Newman, le véritable pouvoir des États-Unis réside dans sa capacité à contrôler les points d’étranglement de l’économie mondiale. La possibilité d’imposer des sanctions, de surveiller les flux de capitaux, de restreindre les transferts de technologie ou de pénaliser des entreprises comme Huawei ne repose pas sur la diplomatie ou la force militaire, mais sur le contrôle des systèmes de paiement internationaux, des usines de fabrication de semi-conducteurs, des architectures de conception de puces et des plateformes cloud.

Les agences américaines ont affiné ces techniques au fil du temps, transformant une application ponctuelle de sanctions en une véritable boîte à outils de coercition géoéconomique. Du gel des avoirs de la banque centrale russe à l’interdiction de vente de puces de pointe à la Chine, les États-Unis peuvent désormais perturber le fonctionnement d’économies entières avec une relative facilité.

Cependant, cette puissance n’est pas sans limites. Les auteurs insistent sur le fait que chaque utilisation de la coercition économique incite d’autres pays à chercher des alternatives. La Chine, la Russie, l’Iran, mais aussi des alliés comme l’Inde, la France et l’Allemagne, explorent des solutions de contournement au dollar américain, au système SWIFT et aux technologies dominées par les États-Unis. Le modèle de mondialisation centré sur l’Amérique se fragmente ainsi, laissant place à un paysage multipolaire de systèmes parallèles.

« L’interdépendance même qui a conféré de l’influence aux États-Unis alimente désormais une dynamique de désintégration », expliquent Farrell et Newman. Chaque sanction, chaque interdiction d’exportation, chaque amende extraterritoriale éloigne un peu plus le monde du système américain, perçu par certains comme une menace à laquelle il faut se protéger.

Les auteurs ne prédisent pas l’effondrement imminent de la primauté économique américaine, mais mettent en garde contre les conséquences d’un recours excessif à la coercition économique, notamment en l’absence de légitimité multilatérale et de stratégie cohérente. Ce qui est en jeu, ce n’est pas une rupture brutale, mais une lente érosion des fondations qui ont permis à l’Amérique de jouer un rôle central sur la scène mondiale.

Empire souterrain met en lumière la convergence de plusieurs phénomènes apparemment distincts : la militarisation de la finance, les contrôles à l’exportation ciblant les entreprises technologiques chinoises, la politisation des chaînes d’approvisionnement en semi-conducteurs, et l’application extraterritoriale de la loi américaine. Chacun de ces éléments est présenté comme le symptôme d’une dynamique structurelle plus profonde, où l’infrastructure devient un levier, et le levier, un handicap.

Farrell et Newman soulignent que le pouvoir sans discipline est dangereux. Les États-Unis se sont engagés dans une logique de coercition économique en premier recours, souvent sans évaluer les conséquences à long terme. Les sanctions sont imposées sans considération des issues possibles, les contrôles à l’exportation sont lancés sans stratégie claire, et les outils s’accumulent sans cohérence.

L’ouvrage soulève également des questions philosophiques sur la compatibilité entre le pouvoir et les valeurs d’une république libérale. Une démocratie peut-elle maintenir sa légitimité en armant les structures mêmes qu’elle prétend universelles et fondées sur des règles ? À quel moment l’hégémonie se transforme-t-elle en hypocrisie ?

Les auteurs suggèrent implicitement que les États-Unis doivent choisir entre le repli et le recalibrage. Pour préserver leur position mondiale, ils doivent discipliner leur utilisation des outils économiques, rétablir la confiance dans leurs réseaux et ancrer leur action politique dans la diplomatie plutôt que dans la coercition unilatérale. À défaut, l’empire souterrain risque de devenir un empire creux, intact en apparence mais rongé de l’intérieur.

Les signes avant-coureurs sont déjà visibles : l’expansion des BRICS, le déploiement par la Chine de son système de paiement interbancaire transfrontalier, et les initiatives européennes pour diversifier les canaux d’achat d’énergie. Même les géants américains de la technologie, autrefois des instruments de soft power, sont désormais confrontés à des batailles en matière de réglementation souveraine. La “plomberie” n’est plus invisible, et chacun prépare sa sortie.

Empire souterrain révèle en fin de compte que nous assistons à un tournant dans l’ordre mondial. L’ère de la domination économique unipolaire, soutenue par une infrastructure centrée sur les États-Unis, touche à sa fin. L’avenir reste incertain, mais les auteurs ne laissent aucun doute sur le fait que si Washington continue de considérer l’économie mondiale comme un champ de bataille, il pourrait bientôt se retrouver seul à combattre.

Cet ouvrage s’impose comme une lecture essentielle pour les décideurs politiques, les stratèges et tous ceux qui s’intéressent à l’avenir de la puissance américaine. Il ne propose pas de solutions faciles, mais offre un compte rendu lucide de la manière dont nous sommes arrivés à ce point critique et des coûts potentiels d’un manque d’adaptation.

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