La traductrice Emily Wilson prépare une retraduction complète de l’Odyssée d’Homère, défiant les conventions de l’édition moins d’une décennie après son premier succès. L’universitaire critique par ailleurs ouvertement l’adaptation cinématographique à grand spectacle réalisée par Christopher Nolan, tout en publiant un nouveau recueil d’essais.
Moins de dix ans après la parution de sa traduction couronnée de succès, la professeure d’études classiques de l’Université de Pennsylvanie Emily Wilson s’est lancée dans une entreprise rare dans le monde littéraire : une retraduction complète de l’épopée d’Homère. L’éditions de 2017 avait marqué les esprits en devenant la première version anglaise majeure du poème classique signée par une femme, se vendant à plus d’un million d’exemplaires et s’imposant comme un point de friction culturel.
Une démarche de retraduction jugée très controversée par le milieu littéraire
Interrogée lors d’un entretien depuis son domicile de Philadelphie, la traductrice a confirmé qu’il ne s’agissait pas d’une simple révision mais bien d’un travail entièrement refait, dont elle est actuellement à peu près à la moitié. Cette décision peu commune bouscule les habitudes de l’édition, où les praticiens modifient rarement de fond en comble un texte de cette envergure en si peu de temps. Kate Deimling, responsable de la division littéraire de l’American Translators Association, a souligné qu’il était difficile de trouver un précédent à une telle situation dans le milieu professionnel.
Consciente de la difficulté que deux éditions rapprochées représenteront pour le corps enseignant, Emily Wilson s’attend à ce que son choix suscite des remous. Son éditeur chez Liveright Publishing, Peter Simon, a quant à lui pris position dans un communiqué pour saluer l’investissement de longue date de l’universitaire, estimant que son nouvelle approche est appelée à être passionnante.
Le rejet critique de l’adaptation cinématographique menée par Christopher Nolan
Si le réalisateur Christopher Nolan avait cité le travail d’Emily Wilson — et notamment son ouverture « Tell me about a complicated man » — comme source d’inspiration pour son film, la réciprocité n’est pas de mise. Le long-métrage à gros budget, porté par Matt Damon dans le rôle du roi d’Ithaque aux côtés d’une distribution prestigieuse comprenant Tom Holland, Anne Hathaway, Zendaya et Robert Pattinson, engrange pourtant les succès commerciaux avec un box-office mondial atteignant 652 millions de dollars et un accueil critique très favorable sur Rotten Tomatoes selon les données rapportées par la presse américaine.
Dans une analyse au vitriol publiée dans la London Review of Books et relayée par le même organe de presse, la traductrice a qualifié la production de divertissement superficiel et grandiloquent :
« Christopher Nolan’s $250 million action-movie version of Homer’s ancient Greek poem is an entertaining way to hide from the high temperatures for a few hours. Unlike some of Nolan’s other films, ‘The Odyssey’ is not boring, thanks to the source material, which is impossible to mess up entirely. It’s a family-friendly audiovisual spectacle, like an elaborate Fourth of July fireworks display — and with about the same level of narrative and emotional depth. »
Emily Wilson, traductrice et universitaire
Un nouveau recueil d’essais et des critiques ciblées sur la direction artistique
L’actualité de l’universitaire s’accompagne de la parution de son recueil d’essais intitulé Crossing the Wine-Dark Sea, préfacé par des figures littéraires telles que Salman Rushdie et la romancière Madeline Miller. Cet ouvrage aborde en profondeur l’exercice de la traduction homérique et propose des évaluations sévères d’autres versions modernes de référence, tout en revisitant la figure d’Hélène de Troie et l’héritage de la philosophie stoïcienne.

Concernant le film de Christopher Nolan, ses réserves ne se limitent pas à la surcharge sensorielle du long-métrage. Elle a également reproché au réalisateur d’avoir sous-employé des interprètes racisés dans des rôles secondaires effacés, qualifiant la distribution neutre de non-blanche du projet d’artifice dénué de portée progressiste selon les analyses publiées par les médias d’outre-Atlantique. Le cinéaste, pour sa part, n’a pas répondu directement à ces critiques, tout en ayant pris la parole par le passé pour dénoncer les limites de l’analyse cinéphilique amateure dénuée de bagage technique.