L’intelligence artificielle et la robotique, en plein essor, pourraient bien devenir une arme à double tranchant pour les forces de l’ordre européennes : des outils précieux pour lutter contre la criminalité, mais aussi des instruments potentiels entre les mains des délinquants et des terroristes. C’est l’avertissement lancé par Europol dans un rapport prospectif publié début septembre.
Le document, intitulé « Les futurs sans pilote : l’impact de la robotique et des systèmes sans pilote sur les forces de l’ordre », ne se veut pas une prédiction, mais plutôt une exploration des scénarios plausibles qui se dessinent à l’horizon 2035. Europol imagine alors un monde où les machines intelligentes seront omniprésentes, dans les foyers, les hôpitaux, les usines, mais aussi dans les commissariats, les commerces et les écoles.
L’agence de police paneuropéenne anticipe ainsi des tensions sociales liées à l’automatisation et aux pertes d’emplois, pouvant déboucher sur des troubles civils, voire des actes de vandalisme ciblant les robots. Un autre scénario envisage des débats éthiques sur la violence envers les machines, des questions qui ont déjà émergé lors de l’utilisation de robots-chiens.
« Nous devons nous interroger sur la manière dont les criminels et les terroristes pourraient exploiter les drones et les robots dans les années à venir », souligne Europol. Le rapport ne se limite pas à imaginer des menaces, mais prévoit également que les robots eux-mêmes pourraient devenir des acteurs de la criminalité. Des robots d’assistance, utilisés dans les hôpitaux ou auprès de personnes âgées, pourraient être détournés pour espionner, collecter des informations sensibles, manipuler des victimes, voire abuser d’enfants.
Les véhicules autonomes et les drones ne sont pas en reste : ils pourraient être piratés pour divulguer des données confidentielles ou être transformés en armes. Europol évoque même la possibilité d’attaques terroristes menées à l’aide d’essaims de drones, potentiellement récupérés sur des zones de conflit comme l’Ukraine, ou de combats territoriaux entre gangs rivaux utilisant des explosifs artisanaux.
Le rapport explore des pistes plus théoriques, suggérant que l’interrogation de robots pourrait s’avérer complexe et que distinguer un comportement intentionnel d’un dysfonctionnement accidentel deviendrait de plus en plus difficile, à l’instar des complications rencontrées lors d’accidents impliquant des voitures sans conducteur. Les solutions envisagées, comme l’utilisation de « pistolets RoboFreezer » ou de « filets avec des grenades intégrées », ne suffiraient pas à éliminer la menace, car les robots pourraient toujours enregistrer, voler, détruire des données ou s’échapper une fois à l’intérieur des locaux de police.
Europol se veut réaliste : si certaines de ces prédictions peuvent paraître extravagantes, l’agence estime ne pas être si loin de la réalité pour 2035. Un porte-parole anonyme a déclaré que l’objectif est d’anticiper des scénarios plausibles afin de prendre des décisions éclairées dès aujourd’hui. L’agence a souligné que les signes avant-coureurs sont déjà visibles : les trafiquants de drogue utilisent déjà des drones et des véhicules autonomes, et les terroristes semblent s’intéresser à ces technologies. Un marché noir de pilotes de drones proposant leurs services aux criminels se développe également.
Pour faire face à ces défis, Europol recommande d’investir dans la formation et l’éducation, d’acquérir les dernières technologies et de passer d’une « police 2D à une police 3D » grâce à l’utilisation des drones. Catherine De Bolle, directrice exécutive d’Europol, insiste sur le fait que « l’intégration des systèmes sans pilote dans la criminalité est déjà une réalité et que nous devons anticiper les stratégies des criminels et des terroristes. »
Toutefois, certains experts en robotique se montrent plus prudents quant à l’ampleur de l’adoption rapide de ces technologies. Martim Brandão, maître de conférences au King’s College de Londres, estime que la surveillance et le chantage liés aux robots domestiques piratés sont plausibles, mais reste sceptique quant à d’autres scénarios, comme les attaques terroristes à grande échelle avec des drones. Giovanni Luca Masala, roboticien à l’Université du Kent, souligne que les prévisions pour 2035 sont difficiles à établir en raison de la rapidité des avancées technologiques et des contraintes liées au marché et à la production de masse.
Malgré ces réserves, les experts s’accordent sur la nécessité d’investir dans l’équipement de la police et dans la formation à l’IA, à la robotique et à la cybersécurité. Comme le souligne un porte-parole d’Europol : « Si vous avez un policier qui utilise à peine un drone, vous ne pouvez pas rivaliser avec un ennemi compétent. »
Brandão met toutefois en garde contre un aspect souvent négligé : la nécessité de contrôler les actions de la police elle-même. Il s’inquiète du risque que les forces de l’ordre exploitent les vulnérabilités des robots pour envahir la vie privée des citoyens, compte tenu des antécédents d’inconduite et de surveillance discriminatoire.
À lire aussi
