Publié le 4 octobre 2025 à 07h47. Le retour en force de Donald Trump sur la scène politique américaine réactive les tensions au Moyen-Orient, où les enjeux géopolitiques et énergétiques se conjuguent à une montée en puissance de la Chine et de la Russie.
- Les récentes manœuvres diplomatiques de Trump visent à rassurer les alliés du Golfe face aux avancées chinoises et russes.
- L’Iran, avec son arsenal de missiles et son programme nucléaire, demeure au cœur des préoccupations stratégiques américaines.
- La Chine étend son influence dans le Golfe, notamment dans les secteurs de la technologie et de l’énergie, modifiant l’équilibre des forces traditionnelles.
Le Moyen-Orient retrouve une place centrale dans la politique étrangère américaine, après une période d’apparent désengagement. Le retour de Donald Trump, marqué par une rhétorique incendiaire et des mouvements militaires, signale un regain d’intérêt pour une région géopolitiquement cruciale. Le Golfe, qui détient près de la moitié des réserves mondiales de pétrole et plus de 40 % des réserves de gaz naturel, constitue un carrefour stratégique entre l’Asie, l’Europe et l’Afrique. Pour Washington, il est impératif de maintenir sa primauté dans cette zone afin d’empêcher la Chine, la Russie ou l’Iran de combler un éventuel vide.
L’annonce par Trump d’un « événement majeur au Moyen-Orient qui changera tout » est perçue comme un signal, bien que son caractère spectaculaire puisse évoquer une stratégie de communication. L’expérience montre que de telles menaces précèdent souvent des changements significatifs dans la politique américaine à l’égard de la région. Alors que l’Iran renforce sa présence militaire, la Chine consolide ses infrastructures numériques et pétrolières, et la Russie affirme son leadership au sein de l’OPEP+ (Organisation des pays exportateurs de pétrole et leurs alliés), le Golfe redevient un champ de bataille central dans la géopolitique du XXIe siècle.
La stratégie américaine dans le Golfe s’articule traditionnellement autour de deux objectifs : la protection des approvisionnements énergétiques et le maintien d’un équilibre des forces favorable à Washington. Bien que la dépendance de l’Amérique au pétrole du Golfe ait diminué avec l’essor de la production de schiste, l’économie mondiale reste fortement tributaire de cette région. Environ 20 % du pétrole maritime mondial transite quotidiennement par le détroit d’Ormuz, et une interruption de ce trafic pourrait entraîner une hausse des prix mondiaux de 20 à 30 % en quelques jours.
Les récentes initiatives de Trump auprès des dirigeants du Golfe, empreintes de conciliation et de regrets symboliques, doivent être interprétées comme une tentative de rassurer ses alliés. En réaffirmant ses liens avec Riyad, Abu Dhabi et Doha, Washington cherche à dissuader ces capitales de se rapprocher davantage de Pékin sur le plan économique ou de Moscou sur le plan énergétique. Le symbolisme, dans un monde multipolaire, est devenu un outil stratégique essentiel. Ces gestes visent à maintenir l’influence américaine et à réaffirmer sa position de partenaire de sécurité indispensable.
Entre 2015 et 2022, les pays du Golfe ont dépensé plus de 65 milliards de dollars en armes américaines, se positionnant comme le deuxième acheteur régional d’équipements de défense américains après l’Asie. Ces achats comprennent des systèmes de défense antimissile Patriot et THAAD, des bombes guidées de précision, ainsi que des contrats pour la vente de F-35 aux Émirats arabes unis. Pour Trump, l’expansion de ce partenariat industriel de la défense ne relève pas seulement de la sécurité, mais aussi d’un moyen de garantir que les revenus pétroliers du Golfe soient réinvestis dans l’industrie américaine, préservant ainsi la dépendance structurelle des États du Golfe à Washington.
L’Iran reste un facteur incontournable de la planification militaire américaine. Téhéran a massivement investi dans une stratégie asymétrique pour dissuader les États-Unis ou Israël de mener des frappes contre ses installations. Sa force de missiles, composée de plus de 3 000 missiles balistiques et de croisière, constitue l’arsenal le plus important et le plus diversifié du Moyen-Orient. Le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) a stocké des ogives dans des bunkers souterrains creusés à des profondeurs considérables, les rendant invulnérables aux attaques conventionnelles.
Des renseignements américains divulgués fin 2024 ont révélé que l’Iran déplaçait ses ogives dans ces bunkers, une opération qualifiée de « relocalisation des têtes de missiles » par les responsables. Téhéran a également lancé la plus importante mobilisation de réservistes depuis la guerre Iran-Irak des années 1980. Ce schéma rappelle les escalades précédentes, notamment avant les frappes américaines de 2019 contre des sites affiliés à l’Iran en Irak.
La dimension nucléaire iranienne est également source d’incertitude. Malgré l’effondrement du Plan d’action global conjoint (JCPOA), l’Iran a continué à enrichir de l’uranium à des niveaux proches de la qualité militaire. Les rapports de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) indiquent des stocks d’uranium enrichi à plus de 60 %, suffisants pour produire plusieurs ogives nucléaires en quelques mois si le pays décidait de s’armer. Pour Washington, ces développements justifient une attitude de préparation.
C’est dans ce contexte que les États-Unis ont récemment déployé des pétroliers ravitailleurs KC-135 et KC-46 sur la base aérienne d’Al-Udeid au Qatar. Ces avions sont essentiels pour les missions de frappe à longue portée, permettant aux bombardiers et aux chasseurs américains d’opérer en profondeur dans l’espace aérien iranien. Historiquement, leur déploiement dans le Golfe a précédé des opérations militaires majeures, telles que l’invasion de l’Irak en 2003 et des frappes secrètes contre des cibles iraniennes.
Le Golfe n’est plus seulement un producteur de pétrole, mais aussi un terrain d’expérimentation pour la diplomatie énergétique de Pékin. La Chine est le principal partenaire commercial de la majorité des pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG), important près de 1,8 million de barils de brut par jour rien qu’en Arabie saoudite. Outre les hydrocarbures, Pékin est également présent dans les secteurs de la technologie et des infrastructures. Huawei a notamment mené les déploiements de la 5G en Arabie saoudite, aux Émirats arabes unis et au Qatar, tandis que des entreprises chinoises sont à l’avant-garde du développement de villes intelligentes comme NEOM en Arabie saoudite et Lusail au Qatar.
Le projet saoudien d’installation d’hydrogène vert de 8,4 milliards de dollars illustre parfaitement cette convergence : il repose en grande partie sur des équipements d’électrolyse et de surveillance chinois. Les Émirats arabes unis, de leur côté, ont inauguré le campus Stargate pour l’intelligence artificielle, présenté comme le plus grand centre d’infrastructure d’IA au monde en dehors des États-Unis, avec la société émiratie G42 en partenariat avec des entreprises américaines et chinoises. Cette stratégie de diversification reflète la volonté du CCG de bénéficier de l’innovation chinoise sans pour autant rompre les liens avec les entreprises américaines comme Microsoft, Oracle et Nvidia.
Pour Pékin, le Golfe n’est pas seulement une question de ressources, mais aussi un terrain d’expérimentation pour l’affirmation de son influence à l’ère numérique. En dominant les infrastructures stratégiques telles que la 5G, les centres de données et les réseaux intelligents, la Chine s’assure un accès potentiel à des données sensibles sur l’énergie et la consommation, lui conférant ainsi un levier stratégique. Cela s’inscrit dans le concept de technopolitique, où la technologie est utilisée comme un outil d’extension de la puissance, et non comme un support neutre.
Alors que la Chine domine le volet technologique, la Russie exerce son influence par le biais des marchés pétroliers. Depuis 2016, l’OPEP+, qui regroupe les membres de l’OPEP et la Russie, permet à Moscou de s’aligner sur Riyad. En 2023, l’Arabie saoudite a pris l’initiative de réduire volontairement sa production d’un million de barils par jour afin de stabiliser les marchés, servant ainsi les intérêts de la Russie, soumise aux sanctions occidentales. Cet alignement a protégé Moscou d’un choc économique lié aux sanctions ukrainiennes, tout en donnant à Riyad un effet de levier sur Washington.
La politique du Golfe de Trump ne peut ignorer ce triangle complexe. Les États-Unis ont du mal à dissuader les capitales du Golfe, Moscou et Pékin de se rapprocher, alors que les trois puissances tirent parti du moindre intérêt de Washington à être le seul garant de la sécurité du Golfe.
L’ampleur des récents déploiements militaires américains souligne la gravité de la situation. Le déploiement des pétroliers ravitailleurs au Qatar coïncide avec la rotation d’un groupe de frappe de porte-avions dans la mer d’Oman. Les États-Unis comptent déjà plus de 35 000 soldats dans les bases du Golfe, dont 10 000 à Al-Udeid au Qatar, 7 000 à Bahreïn (où est stationnée la Cinquième flotte), et des milliers aux Émirats arabes unis, au Koweït et en Arabie saoudite.
Les missions européennes ont discrètement demandé à leurs diplomates dans les États du Golfe de préparer des plans d’évacuation, rappelant les consignes pré-guerre de 2003. Des renseignements divulgués révèlent que le Pentagone a organisé une réunion militaire de haut niveau à huis clos en Virginie, réunissant près de 300 officiers supérieurs. Le secrétaire à la Défense, Pete Hegseth, aurait déclaré : « L’ère de la défense est terminée ; la mission du Pentagone est l’expansion des missions de combat. » Bien que cette rhétorique puisse sembler excessive, elle témoigne de l’atmosphère de tension qui règne.
La promesse énigmatique de Trump d’un « événement » révolutionnaire au Moyen-Orient rappelle son style de 2019, à la veille des frappes secrètes contre des sites nucléaires iraniens. Dans ce contexte, les mouvements récents ne sont pas de simples exercices de routine, mais plutôt une préparation à une signalisation coercitive, voire à des frappes limitées.
Pour les dirigeants du Golfe, l’environnement stratégique est de plus en plus périlleux. Leurs économies dépendent des marchés chinois, de leur avenir numérique lié à la technologie chinoise et de leur sécurité assurée par les États-Unis. Cette triple dépendance les rend vulnérables à l’exploitation par leurs adversaires.
Les lacunes en matière de gouvernance nuisent à la crédibilité du Golfe sur les marchés mondiaux. Les régimes de carbone diversifiés – les systèmes de surveillance, de rapport et de vérification (MRV) dans tous les pays – peinent à obtenir un accès complet aux marchés internationaux du carbone, tels que le système d’échange de quotas d’émission de l’UE. Sans harmonisation régionale, les crédits carbone du Golfe ne sont pas crédibles.
Deuxièmement, les risques de dépendance s’accroissent. La dépendance excessive aux centres de données chinois et à la 5G de Huawei compromet l’exposition des données énergétiques et de consommation à des influences étrangères. Parallèlement, la dépendance au système de missiles de défense américain limite la souveraineté du Golfe et l’aligne sur la prise de décision américaine. Cette interdépendance crée une vulnérabilité stratégique.
Troisièmement, il y a des répercussions en matière de sécurité. La ville intelligente NEOM de 500 milliards de dollars en Arabie saoudite et le hub Stargate AI des Émirats arabes unis ne sont plus seulement des investissements économiques, mais aussi des cibles potentielles et des enjeux géopolitiques. Washington et Pékin les considèrent comme des champs de bataille pour l’affirmation de leur influence.
Par conséquent, trois stratégies s’offrent aux dirigeants du Golfe :
- L’équilibrage : maintenir des relations avec les États-Unis et la Chine, en tirant parti des avantages économiques et sécuritaires de chacun sans s’engager totalement auprès de l’un ou de l’autre.
- L’institutionnalisation : créer des institutions au niveau du CCG pour la gouvernance du carbone, la cybersécurité et la défense collective afin de réduire l’exposition aux risques.
- L’autonomie stratégique : développer des capacités internes dans les domaines de l’IA, de l’hydrogène et de la défense afin de réduire la dépendance, bien que cela représente un défi à long terme.
Le pari de Trump au Moyen-Orient est à la fois un spectacle et une réalité. Ses démonstrations publiques de déférence envers les alliés du Golfe, ses déploiements de troupes et ses discours sur les moments historiques témoignent d’une volonté de réaffirmer le leadership américain dans un monde multipolaire. Mais le monde auquel il est confronté n’est plus celui des années 1990. Il s’agit d’un Golfe où la Chine construit des infrastructures 5G, la Russie domine le marché pétrolier et l’Iran possède la plus importante force de missiles du Moyen-Orient.
Les enjeux sont considérables. Une erreur de jugement pourrait déclencher une guerre américano-iranienne aux conséquences désastreuses pour les marchés mondiaux de l’énergie. Parallèlement, les tentatives des États du Golfe de se positionner entre Washington et Pékin deviendront de plus en plus difficiles.
Enfin, le Golfe n’est plus une simple arène de rivalité entre grandes puissances. Ses choix – qu’il s’agisse de s’aligner, de se couvrir ou de poursuivre l’autonomie – façonneront non seulement la stabilité régionale, mais aussi les contours futurs de la gouvernance mondiale de l’énergie et de la technologie. Dans cette perspective, le pari de Trump pourrait bien « changer tout », mais sa stabilisation ou sa déstabilisation du Moyen-Orient dépendra autant de l’action du Golfe que de la volonté américaine.
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