Publié le 23 novembre 2025 11h33. Le film « La Voix de Hind Rajab », présenté au Festival du film de Doha, offre une plongée glaçante au cœur d’une tragédie gazaouie, interrogeant la responsabilité morale du spectateur face à l’horreur et la complexité de l’action humanitaire en zone de conflit.
- Le film de Kawthar Ben Haniyeh dépeint les dernières heures de vie de Hind Rajab, une fillette palestinienne coincée dans une voiture sous les tirs, et l’impuissance des secours face à la situation.
- L’œuvre met en lumière les dilemmes éthiques auxquels sont confrontés les bénévoles du Croissant Rouge palestinien, pris entre la nécessité d’agir et les contraintes imposées par la « coordination » avec les autorités israéliennes.
- La réalisatrice a choisi de situer l’action au sein du centre opérationnel du Croissant Rouge, transformant le film en un espace d’écoute forcée et de prise de conscience.
Le Festival du film de Doha a été le théâtre d’une émotion palpable lors de la projection de « La Voix de Hind Rajab », jeudi dernier. Le film, qui a suscité une vive discussion lors d’une table ronde vendredi, a confronté public, acteurs, équipes techniques, la mère de Hind Rajab et la réalisatrice à un récit poignant et dérangeant. L’œuvre, qui retrace les derniers instants de la jeune Hind Rajab, décédée le 29 janvier 2024, ne se contente pas de documenter une tragédie, elle interroge la capacité du cinéma à représenter l’irreprésentable et la responsabilité du spectateur face à la souffrance.
Kawthar Ben Haniyeh a réussi, grâce à ce film, à créer une expérience cinématographique singulière, où le simple fait d’écouter la voix d’Hind, appelant à l’aide par téléphone, devient une épreuve morale. Le spectateur est témoin, impuissant, d’heures d’angoisse, alors que l’enfant, piégée dans une voiture entourée de cadavres, implore l’aide des bénévoles du Croissant Rouge palestinien, qui lui promettent un secours imminent.
Ce « imminent » s’étire sur sept longues heures, durant lesquelles l’imagination du spectateur est sollicitée pour reconstituer l’horreur vécue par Hind, au nom des vingt mille enfants palestiniens. La réalisatrice utilise des couleurs vives – rose, rouge brûlé, poussière – pour évoquer l’impuissance et la détresse, et introduit le concept de « coordination », un terme devenu, selon elle, le plus obscène de l’histoire politique de l’occupation et de ceux qui la subissent. Al-Araby Al-Jadeed souligne que ce terme est omniprésent dans les discussions sur la situation à Gaza.
La force du film réside dans sa capacité à transformer le cinéma en un espace de responsabilité. Le spectateur n’est pas un simple observateur, mais un acteur repositionné au cœur de la catastrophe. Il n’assiste pas à la mort de Hind, il l’entend se produire, sans pouvoir intervenir, à l’instar des ambulanciers dont les corps se transforment en oreilles paralysées. La réalisatrice a choisi de filmer l’action depuis le centre opérationnel du Croissant Rouge, un choix qu’elle justifie en affirmant qu’il s’agit du cadre le plus honnête pour rendre compte de la situation.
Lors de la table ronde au Festival de Doha, la similitude frappante entre les acteurs et les personnes réelles impliquées dans la tragédie a été soulignée. Le casting, réussi, a permis de maintenir la réalité de l’expérience au premier plan, sans tomber dans l’imitation littérale. La présence des acteurs a donné aux personnages une profondeur psychologique, reflétant la confusion et le déclin physique ressentis par ceux qui ont entendu l’appel à l’aide de Hind, une voix qui n’était pas un simple appel sur un portable, mais une vie qui s’éteignait lentement.
Le film aborde également les tensions internes au sein du Croissant Rouge, entre ceux qui prônent l’action immédiate et ceux qui insistent sur la nécessité de la « coordination » avec les autorités israéliennes. Mahdi, responsable du Croissant Rouge, défend cette coordination comme un moyen de protéger les équipes d’ambulances, dont 54 ont été tuées. Omar, un bénévole, incarne la logique de l’action immédiate, conscient que chaque minute d’attente est une minute de plus où Hind meurt. Cette confrontation n’est pas un simple conflit de personnalités, mais une opposition entre deux logiques face à la mort.
La réalisatrice a découvert, grâce à ses échanges avec le Croissant Rouge, la véritable signification de ce terme de « coordination », qui ne se limite pas à un arrangement logistique, mais révèle une structure de pouvoir où le Palestinien est relégué au rang d’être humain pré-légal. L’image de l’ambulance coordonnée, qui reçoit le « feu vert » avant d’être bombardée, illustre cette réalité cruelle : le système donne son accord pour créer des témoins de son crime, puis les élimine.
Le témoignage de Nibal Farsakh, employée du Croissant Rouge palestinien, sur les filles jumelles de Yousef Zeino, qui guettaient le bruit des ambulances dans l’espoir de revoir leur père, souligne le coût humain de cette tragédie. Les expressions de honte des acteurs, face aux bénévoles du Croissant Rouge, témoignent de la reconnaissance de leur sacrifice et de la hiérarchie morale qui place le témoin vivant au-dessus de ceux qui rejouent le martyre.