L’œuvre du plasticien britannique Jeremy Deller, lauréat du Turner Prize, explore les liens entre musique, politique et société. Son dernier film, Everybody in the Place: An Incomplete History of Britain 1984-1992, actuellement présenté dans le cadre de l’exposition The Vinyl Factory: Reverb, revisite une période charnière de l’histoire britannique à travers le prisme de la culture rave.
Depuis trois décennies, Jeremy Deller interroge les frontières entre l’art, la musique et l’engagement politique. Producteur, éditeur, cinéaste, collaborateur et archiviste, l’artiste londonien a exploré des thèmes variés, des fanfares (Acid Brass) à l’univers de Depeche Mode (Our Hobby is Depeche Mode), en passant par les grèves des mineurs (The Battle of Orgreave) et la guerre d’Irak (It Is What It Is: Conversations About Iraq).
The Vinyl Factory entretient une longue collaboration avec Deller, ayant notamment produit la bande originale de sa participation à la Biennale de Venise en 2013, enregistrée aux studios Abbey Road, et co-produit son film Bom Bom’s Dream, présenté en 2016 dans le cadre de l’événement The Infinite Mix. Au fil des ans, Deller a également publié plusieurs disques avec VF, dont English Magic, une reprise de ‘Voodoo Ray’, ainsi que des collaborations avec Adrian Sherwood et Cecelia Bengolea.
L’exposition The Vinyl Factory: Reverb met en lumière les nombreuses collaborations artistiques de VF, dont celle avec Jeremy Deller. Son installation, Everybody in the Place: An Incomplete History of Britain 1984-1992, plonge à nouveau dans l’univers de la musique, en examinant l’histoire sociopolitique de la « Seconde Summer of Love ». Le film, qui prend la forme d’une conférence donnée à des étudiants en sciences politiques, combine des images d’archives rares avec des témoignages retraçant l’émergence de la house music à Chicago et à Détroit, et son impact sur la Grande-Bretagne post-grèves des mineurs.
« J’avais donné une conférence dans un lycée du nord de Londres, et j’ai été agréablement surpris par l’engagement des élèves, leur curiosité et leur humour », explique Deller. « Quand on m’a proposé de réaliser un documentaire sur la musique des années 80, j’ai tout de suite pensé à retourner dans ce lycée. Je voulais faire un film sous forme de conférence, pour partager ma vision de la musique et de la société dans les années 80, et montrer comment la dance music a fait évoluer les mentalités et la société. »
Les réactions des étudiants ont été particulièrement marquantes. « Beaucoup d’entre eux étaient des étudiants en sciences politiques, mais n’avaient pas forcément étudié l’histoire contemporaine. De plus, la plupart n’avaient pas grandi en Grande-Bretagne dans les années 80 et 90, et n’avaient pas de souvenirs familiaux de cette époque. Ils découvraient ces images et ces idées pour la première fois. » Deller souligne qu’ils étaient « intrigués et perplexes » par des sujets tels que la grève des mineurs, le mouvement des voyageurs ou même les images de raves, et qu’il cherchait à leur montrer une facette de la Grande-Bretagne qu’ils ne connaissaient pas.
Pour préparer sa conférence, Deller a puisé à la fois dans sa mémoire et dans ses lectures. Il a également découvert en ligne une vidéo qui a trouvé une place centrale dans son film : « Une séquence de danseurs à Détroit, dansant sur Kraftwerk. C’est l’un des moments les plus joyeux et les plus incroyables que j’aie jamais vus. Des gens élégamment vêtus, comme pour un mariage, se déchaînant sur Kraftwerk. C’était absolument fascinant. J’ai su que je devais absolument l’intégrer à mon film. »
L’expérience de voir les étudiants expérimenter avec du matériel de musique électronique a également rappelé à Deller les racines expérimentales de la musique qu’il étudiait. « C’était comme un reflet d’une nouvelle génération. Ils ont eu l’occasion de jouer sur des équipements utilisés pour enregistrer certains des premiers morceaux de house music. J’ai voulu créer un moment ludique, une sorte de session de découverte, car rien ne remplace le contact direct avec un instrument et la possibilité de créer des sons. » Il estime que cette expérience était particulièrement importante, car l’enseignement musical est de plus en plus rare dans les écoles secondaires.
Deller aborde également la dimension politique de la musique dance. « Je ne suis pas très familier avec la scène actuelle, mais je pense que la principale différence entre la musique d’aujourd’hui et celle des années 80 et 90 est que les chansons actuelles ont souvent des paroles explicites, tandis que les grands succès de l’époque étaient principalement instrumentaux, avec des paroles répétitives. Ce qui était politique, c’était le fait d’être dans un champ ou dans un endroit interdit. Le contexte était politisé, même si les paroles ne l’étaient pas. Se rassembler en masse était un acte politique, même si cela pouvait simplement ressembler à une grande fête. » Il explique que ces rassemblements étaient perçus comme une menace pour l’ordre établi et que le gouvernement y voyait un écho aux grèves des mineurs.
« Il est toujours intéressant de connaître l’histoire, pas seulement celle de la dance music. Cela donne du contexte et de la perspective. Ce film est avant tout une question de perspective. Il ne s’agit pas d’une série d’interviews avec des hommes d’âge mûr qui se remémorent leurs soirées et leurs expériences avec la drogue. C’est un film qui prend du recul et examine l’impact de la dance music sur la Grande-Bretagne et sur l’histoire. » Deller cite un philosophe français qui affirmait que « la musique est prophétique », et estime que la house music et l’acid house étaient une préfiguration de l’avenir en matière de technologie et de relations humaines.
L’installation de Deller comprend également un diagramme qu’il avait dessiné à l’âge de 19 ans, en 1996, lors d’un projet où une fanfare jouait de l’acid house (Acid Brass). Il décrit ce diagramme comme une représentation absurde des liens entre ces deux mouvements musicaux, et comme une histoire de la Grande-Bretagne au XXe siècle, passant d’une culture industrielle à une culture post-industrielle. Il ajoute qu’il a servi de scénario à son film, plus de vingt ans plus tard. Une image négative de Stonehenge, prise lors d’une séance photo de mode, complète l’installation. « Stonehenge est toujours présent dans notre imaginaire collectif. C’est un symbole de notre identité. Il me semblait approprié qu’il soit présent dans la pièce, comme un témoin silencieux. »
Interrogé sur l’importance d’exposer la musique populaire et la dance music dans des espaces dédiés à l’art, Deller souligne que la musique est une forme d’art à part entière, qui mérite d’être prise au sérieux. « Pendant longtemps, elle a été dénigrée, surtout la house music, considérée comme dénuée de sens. Or, elle est pleine de sens, surtout pour ceux qui l’ont aimée. Elle a été leur vie, elle est notre vie. La musique populaire et la culture pop sont des sujets qui devraient être étudiés par les artistes. Cela ne signifie pas qu’il faut les prendre au sérieux, mais c’est un sujet important car il touche profondément les gens et est porteur de sens. La musique documente les changements de la société et contribue à les faire évoluer. C’est l’art qui le fait le mieux. »
The Vinyl Factory: Reverb est à découvrir au 180 Studios, à Londres, jusqu’au 2 mars 2025. Les billets sont disponibles ici.