Publié le 7 janvier 2024 à 21h55. Le cinéaste iranien Jafar Panahi, malgré les interdictions successives qui ont jalonné sa carrière, revient sur la scène internationale avec A Simple Accident, un film profondément marqué par ses deux passages en prison et le climat politique actuel en Iran.
- Jafar Panahi a vu les restrictions qui lui étaient imposées – interdiction de réaliser des films, d’écrire, de voyager et de donner des interviews – officiellement levées.
- Son dernier film, A Simple Accident, est une réponse directe à son second incarcération (juillet 2022 – février 2023) et explore les conséquences de la détention sur les individus.
- Malgré la levée des restrictions formelles, Panahi continue de travailler en dehors du système de contrôle iranien, conscient des obstacles persistants à la liberté de création.
Après des années de lutte contre la censure et de multiples démêlés avec les autorités iraniennes, Jafar Panahi semble entrer dans une nouvelle phase de son travail. De ses premiers films, comme Le Ballon blanc (1995) et Hors-jeu, où il se concentrait sur les défis techniques et narratifs de la réalisation, il s’est progressivement tourné vers une introspection forcée. Sa première arrestation en 2010, suivie d’une interdiction de voyager et de filmer, a marqué un tournant.
« Ma caméra était auparavant tournée vers l’extérieur, vers ce que j’observais. Désormais, elle est tournée vers l’intérieur, vers ce que j’ai vécu », explique le cinéaste. Cette évolution se manifeste clairement dans ses œuvres récentes, notamment Ce n’est pas un film et Pas d’ours. La levée des restrictions, bien que formelle, ne signifie pas pour autant un retour à la normale. Panahi reste conscient des limites imposées par le régime.
« La peine qui m’interdisait de faire des films, d’écrire, de donner des interviews et de voyager a été officiellement levée », confirme-t-il. « Mais dans la pratique, je continue d’être exclu : par exemple, il serait inutile de soumettre le scénario de ce film à l’approbation des autorités. Je n’ai donc pas d’autre choix que de continuer à travailler en dehors du système. »
Son second passage en prison, entre juillet 2022 et février 2023, a eu un impact particulièrement profond sur son travail. Contrairement à son premier incarcèrement, marqué par l’isolement, il a cette fois côtoyé une multitude de prisonniers, issus de tous les horizons. Ces rencontres et les conversations qu’il a eues avec eux ont nourri son dernier film.
« J’ai eu de longues conversations et échangé des idées avec eux. Quand j’ai été libéré après ma grève de la faim, je me suis senti désorienté. Je ne savais pas comment vivre dehors. J’étais déchiré entre le soulagement d’être libre et mon lien avec ceux que j’avais laissés derrière moi. Et cette tension reste avec moi encore aujourd’hui. »
Jafar Panahi
A Simple Accident est né d’une question simple : que se passerait-il si une personne libérée de prison se retrouvait face à son ancien tortionnaire ? Le film, écrit en collaboration avec Nader Saeivar et Shadmehr Rastin, s’appuie sur des témoignages authentiques recueillis auprès de prisonniers, notamment Mehdi Mahmoudian, lui-même ancien détenu.
« L’authenticité des récits sur la vie en prison et leurs différentes manières de les raconter étaient cruciales », souligne Panahi. Les personnages de Vahid, Shiva et Hamid, bien que fictifs, incarnent la diversité des expériences et des réactions face à l’incarcération. Vahid, en particulier, représente l’ouvrier ordinaire, arrêté pour avoir réclamé son salaire, symbole de l’arbitraire du régime.
Le film reflète également les bouleversements sociaux qui agitent l’Iran depuis la mort de Mahsa Amini en septembre 2022 et l’émergence du mouvement « Femme, Vie, Liberté ». « Beaucoup de choses ont changé au cours de cette période », observe le cinéaste. Les scènes tournées dans la rue, montrant des femmes sans hijab, témoignent de cette nouvelle réalité.
Le tournage s’est déroulé en secret, comme pour ses œuvres précédentes. Juste avant la fin, des agents en civil ont tenté de saisir les images, mais Panahi a refusé. « Nous avons arrêté le tournage pendant un moment, puis nous l’avons repris. Rien de plus ne s’est produit », raconte-t-il.
Concernant le casting, Panahi a privilégié des acteurs non professionnels : Vahid Mobasseri, un chauffeur de taxi et acteur amateur, Maryam Afshari, une juge de karaté, et Hadis Pakbaten, une actrice de théâtre. Son neveu Majid, qui avait déjà joué dans Taxi Téhéran, fait également une apparition.
« Si quelqu’un avait demandé que son nom ne soit pas utilisé, je l’aurais fait », précise Panahi. « Mais tout le monde voulait que son nom apparaisse. La plupart d’entre eux viennent à Cannes avec moi. »
Malgré les risques potentiels liés à son voyage à Cannes, Jafar Panahi affirme son attachement à l’Iran. « Cela ne m’est même pas encore venu à l’esprit. Je ne peux vivre nulle part ailleurs. Je n’ai pas le courage pour ça ! Je ne suis pas apte à vivre en dehors de l’Iran. » Il conclut : « Quoi qu’il en soit, ce film devait être fait. Je l’ai abattu et j’en supporterai toutes les conséquences. »
Interview : Jean-Michel Frodon