Dans la prison de Tabuk, au nord de l’Arabie saoudite, l’ombre de la mort se prolonge sur des centaines de ressortissants étrangers, dont de nombreux Égyptiens, condamnés à mort pour des délits liés à la drogue. Après une brève suspension, les exécutions ont repris de plus belle, suscitant l’inquiétude des organisations de défense des droits humains qui dénoncent des procès inéquitables et des aveux obtenus sous la torture.
Au cours des quatre derniers mois, Le Guardian a recueilli les témoignages poignants de familles d’Égyptiens détenus à Tabuk, une prison tristement célèbre pour son « aile de la mort ». Ces proches décrivent un système judiciaire impitoyable où les accusés, souvent pauvres et vulnérables, sont confrontés à des accusations de trafic de drogue pour lesquelles ils risquent la peine capitale, parfois pour des sommes dérisoires.
Selon les données de l’association Reprieve, au moins 264 ressortissants étrangers ont été exécutés en Arabie saoudite pour des infractions liées à la drogue depuis le début de l’année 2024. Le pays se classe troisième au monde en matière d’exécutions, après la Chine et l’Iran.
La situation s’est considérablement détériorée après la levée d’un moratoire sur les exécutions pour les crimes liés à la drogue en novembre 2022, une mesure qui avait initialement suscité l’espoir de réformes sous le prince héritier Mohammed ben Salmane. Depuis, une vague d’exécutions « horrible » a déferlé sur le pays.
Les familles racontent que les détenus sont désormais transférés vers une zone séparée de la prison, surnommée « l’aile de la mort », où l’attente devient insupportable. Autrefois, les gardiens prévenaient les condamnés avant leur exécution, leur permettant de se préparer et de contacter leurs proches. Aujourd’hui, certaines familles ne sont informées qu’après le décès de leur parent.
Le cas d’Ahmed Younes Al-Qayed, arrêté en novembre 2016 pour trafic de drogue, est particulièrement poignant. Après l’annonce du moratoire, un avocat commis d’office avait assuré à sa famille que sa peine serait commuée en prison à vie. L’espoir renaissait, mais il fut de courte durée. Qayed a été exécuté le 3 décembre dernier, après avoir été transféré dans « l’aile de la mort ». Sa famille n’a reçu aucun corps et ignore où il a été enterré.
« Nous vivions à bout de nerfs », témoigne Hazem, son cousin.
Parmi les 33 Égyptiens incarcérés à Tabuk en décembre dernier, 25 ont déjà été exécutés, dont deux en octobre 2024.
Les témoignages convergent : les détenus dénoncent des aveux forcés, obtenus sous la torture, et l’impossibilité de bénéficier d’une assistance juridique adéquate. Beaucoup n’ont pas les moyens de payer un avocat et se retrouvent livrés à eux-mêmes face à un système judiciaire implacable.
« Ils sont pauvres, ils sont marginalisés. Personne ne les écoute », déplore Jeed Basyouni, de l’association Reprieve.
Youssef*, un autre prisonnier égyptien, attend toujours son sort. Sa mère, qui vit en Égypte, vérifie son téléphone toutes les heures, espérant un appel quotidien de son fils. Elle a rejoint un groupe WhatsApp créé par les familles de condamnés à mort égyptiens, un espace d’échange et de soutien où elles partagent leurs nouvelles et leurs craintes.
« Quand l’une de nous a des nouvelles d’un fils, d’un frère ou d’un mari, elle poste un message dans le groupe pour nous faire savoir qu’ils sont toujours en vie », explique la mère de Youssef.
Youssef, ancien pêcheur et plongeur, a été arrêté après avoir été surpris en mer avec une quantité importante de drogue dissimulée dans un pneu de voiture. Il a été condamné à mort pour trafic de drogue. Sa mère s’inquiète de plus en plus, surtout depuis qu’il a cessé de l’appeler et qu’il a été hospitalisé pour une crise de santé mentale.
Juste avant son exécution, Ahmed Qayed avait envoyé un message via son avocat au groupe WhatsApp des familles : « Faites quelque chose… pas pour moi. Je serai exécuté mardi. Faites-le pour les 32 autres Égyptiens. Ils vont tous nous exécuter. »
* Le nom a été modifié.