Home Nouvelles«La fin du monde commun»: contre la tyrannie de la vérité | Babelia

«La fin du monde commun»: contre la tyrannie de la vérité | Babelia

by Nicolas Lefèvre

L’ère de la « post-vérité », où les faits objectifs sont moins influents que les appels à l’émotion et aux croyances personnelles, n’est pas un phénomène récent, mais une évolution qui s’est accélérée au cours de la dernière décennie. Un tournant symbolique, souvent cité comme point de départ, est la conférence de presse du 22 janvier 2017, où l’administration Trump a inauguré une nouvelle approche de la communication politique.

Lors de cet événement, Kellyanne Conway, alors conseillère du président Trump, a défendu une affirmation manifestement fausse en déclarant qu’elle ne mentait pas, mais présentait des « faits alternatifs ». Cette expression, loin d’être un simple lapsus, illustrait une stratégie délibérée de remise en question de la réalité établie. Quelques heures plus tôt, le président Trump lui-même avait affirmé qu’il n’avait pas pleuré sous la pluie lors de sa cérémonie d’investiture, malgré les preuves visuelles du contraire et le témoignage de milliers de personnes qui s’étaient abritées.

Selon l’essayiste Máriam Martínez-Bascuñán, cette attitude marque un basculement profond dans notre rapport à la vérité. « Nous ne pensons pas ; nous nous alignons. Nous ne discutons pas ; nous partageons. Nous ne doutons pas ; nous confirmons », écrit-elle dans son essai La fin du monde commun. Hannah Arendt et Post-vérité (Taureau, 2025, 448 pages, 21,90 €). Le mensonge ne vise plus à convaincre d’une affirmation spécifique, mais à susciter un alignement aveugle, une adhésion irrationnelle.

Martínez-Bascuñán analyse comment ce phénomène s’est enraciné et s’est propagé, de la montée des populismes en Europe au Brexit, en passant par la guerre en Ukraine et l’influence grandissante des « techno-bros ». Elle souligne que le débat sur la vérité est devenu une bataille symbolique et émotionnelle, où la confiance envers les institutions et les médias traditionnels s’est érodée. À ce stade, la vérité elle-même devient secondaire, voire hors de propos, dans une confrontation entre une société qui ne croit plus et des élites qui ne semblent plus écouter.

L’auteure s’inspire de la pensée de Hannah Arendt pour comprendre les racines de cette crise. Elle rappelle que le désir d’imposer une vérité unique remonte à l’Antiquité, notamment à Platon qui, après la mort de Socrate, a fondé l’Académie pour échapper aux aléas du débat public. Ce désir de « tyrannie de la vérité », aux mains des philosophes, prive la politique de son essence même : la pluralité et la capacité à trouver des solutions dans le désaccord.

La post-vérité n’est donc pas seulement un problème de désinformation nécessitant une vérification des faits ou la restauration de l’autorité de l’expert. Il s’agit d’un démantèlement de l’espace public, qui empêche le débat et, par conséquent, le consensus. Pour restaurer un dialogue constructif, il ne faut pas tant chercher la « vérité » que créer un espace où il est possible d’exercer son jugement, de penser et de faire de la politique.

Martínez-Bascuñán propose ainsi une boussole philosophique, inspirée par Arendt, pour naviguer dans cette obscurité. Elle insiste sur l’importance de la responsabilité, de la pensée critique et de la reconnaissance de la « banalité du mal ». La solution, selon elle, ne réside pas dans une réponse simpliste, mais dans une formulation précise de la question.

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