La course aux biocarburants, encouragée par un nouvel engagement du Brésil à quadrupler leur utilisation d’ici 2035, suscite de vives inquiétudes quant à une nouvelle vague de déforestation et à une intensification de la compétition pour les terres agricoles. Cette initiative, présentée à l’approche de la COP30 à Belém, pourrait compromettre les efforts mondiaux de lutte contre le changement climatique.
Lors d’une récente rencontre à Jakarta, le président indonésien Prabowo Subianto a accueilli son homologue brésilien Luiz Inacio Lula da Silva afin de renforcer la coopération économique entre les deux pays, notamment dans le domaine des biocarburants. L’Indonésie et le Brésil, deux des principaux producteurs mondiaux, souhaitent réduire leur dépendance aux importations et diminuer leurs émissions de gaz à effet de serre.
Cependant, l’histoire indonésienne avec l’huile de palme, un composant clé des biocarburants, est un avertissement. Au milieu des années 2000, la demande internationale croissante a entraîné le défrichage de millions d’hectares de forêts tropicales et de tourbières pour créer des plantations. Cette expansion agricole a déplacé des communautés autochtones, des petits exploitants agricoles et détruit des écosystèmes essentiels à la survie d’espèces menacées comme les orangs-outans, les tigres de Sumatra et les rhinocéros de Java. Selon la NASA, les incendies de forêt liés à cette déforestation ont provoqué la plus forte augmentation annuelle des émissions mondiales depuis 2 000 ans.
Bien que la déforestation ait ralenti au cours de la décennie suivante grâce à des mesures de conservation, la réunion Subianto-Lula témoigne d’un regain d’intérêt pour les biocarburants. Le Brésil entend demander à la communauté internationale, lors de la COP30, de s’engager à quadrupler l’utilisation de « carburants durables », dont les biocarburants, au cours de la prochaine décennie. Cet engagement s’appuie sur un rapport de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) qui estime qu’une telle multiplication est possible grâce au développement de carburants innovants et à un doublement de l’utilisation des biocarburants existants. L’AIE précise toutefois qu’aucun terrain supplémentaire ne devrait être nécessaire pour atteindre cet objectif.
L’engagement brésilien ne contient pas cette réserve, ce qui soulève des craintes quant à une nouvelle incitation à la déforestation et à une pression accrue sur les terres. En août dernier, le Brésil a levé un moratoire sur la culture du soja, une décision critiquée par les organisations environnementales qui y voient un obstacle aux progrès réalisés en matière de conservation ces dernières années.
Par ailleurs, la production de biocarburants soulève des questions de sécurité alimentaire. Environ 90 % de la production mondiale de biocarburants repose sur des cultures vivrières. En 2023, l’industrie a utilisé près de 200 millions de tonnes de maïs, 8 millions de tonnes de blé, 40 millions de tonnes d’huiles végétales et suffisamment de canne à sucre et de betterave sucrière pour produire 50 millions de tonnes de sucre. L’énergie contenue dans ces cultures pourrait suffire à nourrir 1,3 milliard de personnes, tandis qu’il faut près de 3 000 litres d’eau pour produire suffisamment de biocarburant pour parcourir 100 kilomètres.
L’impact environnemental des biocarburants est également préoccupant. Selon les estimations, ils émettent en moyenne 16 % de carbone en plus que les combustibles fossiles qu’ils sont censés remplacer, en tenant compte de l’impact du changement d’affectation des terres. Cependant, l’abandon des biocarburants doit tenir compte des réalités sociales et économiques locales. En Indonésie, par exemple, les nouvelles politiques sont motivées par l’excédent de production d’huile de palme et la nécessité de maintenir l’emploi rural.
Les organisations non gouvernementales indonésiennes plaident de plus en plus pour une approche globale qui limiterait l’expansion des plantations, améliorerait la traçabilité et investirait dans une gouvernance communautaire, notamment en développant des systèmes énergétiques décentralisés. L’Indonésie a rejoint début 2025 les BRICS, un groupe influent de pays en développement qui représente près de la moitié de la population mondiale et environ un quart du commerce mondial. Ces pays sont également responsables de 51 % des émissions mondiales. Les BRICS ont affirmé que la lutte contre le changement climatique est une priorité de leur politique étrangère et se sont engagés en juillet dernier à accroître le financement climatique entre pairs.
Si l’Indonésie et ses partenaires des BRICS souhaitent réellement construire une nouvelle économie qui profite aux pays du Sud sans compromettre les efforts de réduction des émissions, ils devront traduire leur rhétorique en actions concrètes. Entamer un débat honnête sur les biocarburants à Belém, lors de la COP30, serait un premier pas essentiel.