Publié le 18 novembre 2025. L’essor de l’industrie des terres rares, indispensables à la transition énergétique, est entaché par une exploitation minière illégale au Myanmar, générant une crise environnementale transfrontalière qui affecte notamment la Thaïlande et soulève des questions de responsabilité pour la Chine et les États-Unis.
- La demande mondiale de terres rares devrait tripler d’ici 2030, exacerbant les problèmes liés à une chaîne d’approvisionnement opaque et à l’exploitation minière non réglementée.
- La Chine, principal acteur du traitement des terres rares, sous-traite de plus en plus l’extraction au Myanmar, où la surveillance est quasi inexistante.
- La pollution de la rivière Kok, en Thaïlande, par des déchets toxiques issus de mines de terres rares au Myanmar, illustre les conséquences de cette situation.
La course aux « minéraux verts » – lithium, cobalt, nickel et terres rares – essentiels à la fabrication des véhicules électriques, des éoliennes et des panneaux solaires, révèle une réalité préoccupante : l’absence de mécanismes de responsabilité transfrontalière lorsque l’extraction est contrôlée par des acteurs non étatiques liés à des puissances majeures. Ces acteurs opèrent dans un vide juridique, échappant aux lois mais profitant des marchés mondiaux.
En 2024, le Myanmar a fourni 57 % des importations chinoises de terres rares , un chiffre qui témoigne de la dépendance croissante de la Chine vis-à-vis de ce pays voisin. Pékin, qui a déjà subi les conséquences environnementales de l’extraction des terres rares sur son propre territoire, semble avoir délocalisé les risques de pollution au-delà de ses frontières, créant ainsi une crise environnementale qui dépasse les frontières nationales.
L’État Shan, au Myanmar, est le théâtre d’un boom non réglementé de l’extraction des terres rares, concentré dans les zones contrôlées par l’Armée unie de l’État de Wa (UWSA), une organisation armée autonome. Cette activité a entraîné la contamination des cours d’eau se jetant dans le nord de la Thaïlande. La rivière Kok, un affluent du Mékong, autrefois vitale pour les économies et les écosystèmes locaux, est aujourd’hui polluée par de l’arsenic , provoquant des éruptions cutanées chez les habitants et des malformations chez les poissons.
Le gouvernement thaïlandais a mis en place des mesures de surveillance et d’atténuation, mais les organisations de la société civile estiment qu’elles ne s’attaquent qu’aux symptômes et non aux causes profondes du problème. Le nombre de mines illégales dans l’État Shan est passé de trois en 2005 à 26 en 2025 , illustrant l’ampleur de la situation.
En août 2025, la Thaïlande et le Myanmar ont convenu d’établir un comité technique commun pour lutter contre la contamination par l’arsenic par le biais du dialogue et du partage de données. Cependant, cette initiative souligne les limites de la diplomatie bilatérale face à une pollution provenant de zones échappant au contrôle de l’État birman. La junte au pouvoir à Naypyitaw dispose de peu de moyens de pression sur l’UWSA.
La Chine, qui contrôle plus de 40 % de la capacité mondiale en matière d’énergies renouvelables et 90 % de la capacité mondiale de traitement des terres rares , joue un rôle central dans cette problématique. L’UWSA, qui contrôle des enclaves frontalières avec la Chine et la Thaïlande, dépend de Pékin pour son accès commercial et bancaire. Elle fournit à la Chine des produits agricoles et des minéraux de terres rares en échange de sécurité et de soutien économique, notamment en nourriture, médicaments et carburant .
Cette situation permet à Pékin d’exercer une influence sur l’UWSA tout en maintenant un déni plausible, brouillant ainsi la frontière entre responsabilité étatique et non étatique. Pour la Thaïlande, exercer une pression sur l’UWSA passe donc par l’influence de la Chine.
« Si les coûts environnementaux de la transition verte pèsent de manière disproportionnée sur les régions politiquement faibles et écologiquement sensibles, la transition vers une énergie propre perdra sa légitimité. »
L’entrée des États-Unis dans la course aux terres rares, avec la signature d’un protocole d’accord avec la Thaïlande pour coopérer sur les chaînes d’approvisionnement , change la donne. Cet accord donne à la Thaïlande un levier et la positionne comme un acteur émergent dans la politique de la chaîne d’approvisionnement. Les États-Unis obtiennent également, en vertu de la loi thaïlandaise, la première possibilité d’investir dans les chaînes d’approvisionnement en terres rares .
Cette concurrence accrue augmente le coût de l’inaction pour la Chine. Pékin risque de perdre un fournisseur majeur de terres rares si elle continue d’externaliser les dommages environnementaux par le biais d’intermédiaires non étatiques . Cela transformerait la responsabilité de la Chine d’un impératif moral en une nécessité stratégique.
Pour la Thaïlande, cette crise révèle une vulnérabilité structurelle. Son nouveau protocole d’accord avec les États-Unis lui offre une fenêtre d’opportunité pour redéfinir les termes de l’engagement. Bangkok pourrait utiliser son rôle au sein du Mécanisme de coopération Lancang-Mékong et sa coopération avec Washington pour inscrire la contamination de la rivière Kok dans le cadre de discussions plus larges sur la gouvernance des bassins fluviaux et la sécurité environnementale, incitant ainsi la Chine à remédier aux déficits de gouvernance créés par son essor industriel.
La rivière Kok est un avertissement. Si les coûts environnementaux de la transition verte continuent de peser de manière disproportionnée sur les régions les plus vulnérables, la transition vers une énergie propre risque de perdre sa légitimité. Pour la Thaïlande et ses voisins, le défi ne consiste pas seulement à nettoyer une rivière contaminée, mais à transformer leur position de victime en levier pour une chaîne d’approvisionnement en terres rares plus responsable.
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