Publié le 18 janvier 2024. L’adhésion de la Bulgarie à la zone euro, effective depuis le 1er janvier, est perçue comme un revers stratégique pour Moscou, qui tentait depuis des années de maintenir Sofia sous son influence. Une analyse de Foreign Policy révèle comment le Kremlin a échoué à empêcher ce rapprochement européen.
- L’adoption de l’euro par la Bulgarie consolide son intégration au sein de l’Union européenne.
- Moscou a déployé diverses tactiques, notamment la désinformation et le soutien à des partis politiques pro-russes, pour contrer cette adhésion.
- L’échec russe souligne les limites de son influence en Bulgarie et sa difficulté à s’opposer à l’intégration européenne.
Sofia a officiellement rejoint la zone euro le 1er janvier, abandonnant le lev, sa monnaie nationale utilisée depuis 145 ans. Cet événement a été célébré à la fois en Bulgarie et à Bruxelles comme une étape importante dans l’intégration économique et politique de l’Union européenne. Cependant, selon le magazine américain Foreign Policy, cité par l’agence BTA, cette adhésion représente un échec majeur pour la stratégie du Kremlin.
Desi Zagorcheva, professeure associée au Guardia College et chercheuse spécialisée dans la désinformation numérique et l’éducation aux médias à l’Université de New York, explique que Moscou n’a pas réussi à empêcher la Bulgarie de s’ancrer de manière irréversible dans le projet européen. L’adoption de l’euro révèle non seulement les limites des tactiques hybrides employées par la Russie, mais diminue également son influence restante sur le pays.
La Russie n’a jamais pleinement accepté l’orientation stratégique de la Bulgarie vers l’Occident. Elle considère toujours le pays comme faisant partie de sa sphère d’influence et s’appuie sur des liens historiques, culturels, religieux et économiques – notamment la dépendance énergétique – pour tenter de le maintenir sous son contrôle. Une partie de cette influence s’exerce via l’Église orthodoxe bulgare (OCB), qui entretient des relations étroites avec l’Église orthodoxe russe (ROC). Moscou utilise l’OCB comme un instrument de « soft power » pour promouvoir les idées de fraternité slave et orthodoxe.
Historiquement, la Bulgarie a été l’un des alliés européens les plus fidèles de la Russie. Cette proximité a permis à Moscou de conserver une influence significative, même après l’adhésion de Sofia à des institutions occidentales telles que l’OTAN et l’Union européenne. Pour le Kremlin, l’expansion de la zone euro n’est pas un simple processus économique. Toute intensification de l’intégration européenne limite sa capacité à exploiter les dépendances bilatérales, à exercer des pressions sélectives, à semer la discorde au sein du bloc et à maintenir des zones grises d’influence sur le flanc oriental de l’UE.
Les pays adoptant l’euro renforcent leurs liens économiques, financiers et politiques, réduisant ainsi les possibilités de manipulation externe. Malgré les difficultés persistantes de la Bulgarie en matière d’inflation et de corruption, des facteurs qui avaient suscité des doutes quant à sa capacité à rejoindre la zone euro, Sofia a finalement atteint son objectif. La Bulgarie et la Croatie sont entrées simultanément en juillet 2020 dans le mécanisme monétaire européen, une étape préalable obligatoire à l’adoption de l’euro. Cependant, alors que la Croatie a rapidement progressé et a adopté l’euro en 2023, la Bulgarie a repoussé sa date cible avant de finalement y parvenir en 2024.
Ces retards n’étaient pas uniquement techniques. Ils étaient également liés à une méfiance politique et publique croissante envers une intégration européenne plus poussée, une résistance activement alimentée par des opérations d’influence liées à la Russie et par des acteurs bulgares soutenus par le Kremlin. Ainsi, le retard de la Bulgarie dans l’adoption de l’euro est devenu un indicateur visible de la capacité de la Russie à entraver, bien que non complètement, l’intégration européenne.
Avant l’adhésion à la zone euro, Moscou s’appuyait sur des méthodes d’intervention bien établies. Des individus liés à la Russie ont mené des campagnes de désinformation à grande échelle pour influencer l’opinion publique contre l’euro, dépensant des dizaines de millions d’euros en propagande grâce à des réseaux financiers secrets. Des comptes de réseaux sociaux liés à la Russie ou à ses mandataires bulgares, ainsi que des médias favorables, ont diffusé des affirmations alarmistes et souvent manifestement fausses, suggérant que l’adoption de l’euro entraînerait une inflation galopante, la confiscation de l’épargne des citoyens, la perte de l’identité nationale bulgare et la soumission du pays aux directives de Bruxelles.
Ces affirmations ont été amplifiées et légitimées par des forces ouvertement pro-russes en Bulgarie, notamment le parti nationaliste extrémiste « Vazrazhdane », qui a conclu un accord de coopération formel avec le parti Russie unie du président Vladimir Poutine. Vazrazhdane a organisé des rassemblements et des manifestations anti-européens, certains arborant des drapeaux russes. En février 2023, des membres du parti ont attaqué la mission de l’UE à Sofia, lançant des feux d’artifice, de la peinture rouge et des cocktails Molotov sur le bâtiment et incendiant sa porte d’entrée. Les dirigeants de Vazrazhdane ont également mis en garde contre un effondrement économique similaire à celui de la Grèce pendant la crise de l’euro, malgré les réformes de la zone euro et la situation budgétaire différente de la Bulgarie. Ils ont également diffusé des théories du complot, affirmant que Bruxelles envisageait de confisquer les économies des Bulgares pour financer des projets militaires.
Ces efforts s’inscrivaient dans une stratégie plus large visant à saper les institutions en remettant en question les motivations et la compétence des institutions européennes et des élites dirigeantes bulgares, afin d’approfondir le cynisme, de polariser la société et de saper la confiance dans le processus démocratique. Malgré cette pression soutenue, la majorité parlementaire pro-européenne en Bulgarie a finalement atteint son objectif, grâce aux efforts des gouvernements successifs, notamment de la coalition « Poursuivre le changement – Bulgarie démocratique ». Les principales institutions ont résisté aux tentatives de politisation ou de déraillement du processus.
L’adhésion de la Bulgarie à la zone euro rappelle que l’intervention hybride, bien que puissante et destructrice, ne détermine pas nécessairement les résultats, surtout en présence d’une volonté politique forte et d’une continuité institutionnelle, conclut Desi Zagorcheva. Cependant, cette victoire ne marque probablement pas la fin de la lutte. L’attention du Kremlin sur la Bulgarie pourrait s’intensifier dans les mois à venir, en particulier en prévision de nouvelles élections anticipées, qui offriront de nouvelles opportunités d’influence étrangère et de déstabilisation interne. Les forces pro-russes telles que Vazrazhdane tenteront également d’exploiter les difficultés à court terme liées à la transition vers l’euro pour confirmer leurs avertissements et rejeter la faute sur l’UE. L’adoption de l’euro par la Bulgarie constitue donc non seulement un succès politique, mais aussi un test stratégique. Sa capacité à renforcer la confiance du public dans l’intégration européenne ou à devenir un nouveau champ de bataille pour la désinformation dépendra de l’efficacité avec laquelle le gouvernement bulgare et les institutions européennes géreront la transition et en communiqueront les avantages. Pour l’heure, le 1er janvier représente un revers clair pour les ambitions de Moscou de diviser et d’affaiblir l’UE, témoignant de la persistance de l’influence européenne.
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