Publié le 2024-02-29 14:35:00. Entre démolition du passé et construction d’une nation moderne, l’Argentine est confrontée à un débat récurrent sur la préservation de son patrimoine historique, illustré par un récent roman qui interroge les choix des dirigeants politiques.
- Domingo Faustino Sarmiento, président argentin à partir de 1868, a symboliquement effacé les traces de son prédécesseur, Juan Manuel de Rosas, en transformant sa propriété en un parc public.
- Horacio Rosatti, magistrat de la Cour Suprême, explore dans son roman Le moule et la recette l’histoire de la rédaction de la Constitution nationale à Santa Fe, tout en soulevant des questions sur la destruction du patrimoine.
- L’article établit un parallèle entre ces initiatives passées et les politiques contemporaines, suggérant une tendance à déconstruire les acquis sociaux et les droits fondamentaux.
La modernisation de l’Argentine, entreprise par Domingo Faustino Sarmiento à son accession à la présidence en 1868, s’est traduite par une volonté affirmée de rompre avec le passé. Inspiré par les modèles européens et américains, Sarmiento a cherché à construire une nation nouvelle, et pour ce faire, il a choisi de marquer symboliquement sa rupture avec l’héritage de Juan Manuel de Rosas. La demeure de ce dernier, figure controversée de l’histoire argentine, fut démolie pour laisser place au zoo de Buenos Aires, un projet incarnant l’aspiration à la modernité.
Cet acte, qui pourrait sembler anecdotique, révèle en réalité une stratégie plus large de réécriture de l’histoire et de construction d’une identité nationale. Il interroge la légitimité de détruire le passé au nom du progrès et soulève des questions sur l’idéologie des dirigeants de l’époque. Si les projets de Sarmiento visaient un intérêt public, ils impliquaient également une volonté de faire table rase du passé.
Aujourd’hui, Horacio Rosatti, ministre de la Cour Suprême de la Nation, revisite cette thématique à travers son roman, Le moule et la recette. Cette œuvre explore l’histoire du Cabildo de Santa Fe et du bâtiment où fut rédigée la Constitution nationale, deux lieux emblématiques du passé provincial. Cependant, l’approche de Rosatti est teintée d’une certaine nostalgie et d’une volonté de reconstruction historiciste qui, selon l’auteur de l’article, ne permet que de comprendre comment les événements se sont déroulés, sans en interroger le sens profond.
Rosatti s’attache à revaloriser ces bâtiments historiques en reconstituant de manière romancée le contexte de la rédaction de la Constitution. Des personnages historiques, tels que Merengo, sont ainsi remis sur le devant de la scène, gagnant en humanité et en pertinence. Au-delà de la narration, le roman vise à susciter une réflexion sur la responsabilité collective face à la destruction du patrimoine. L’auteur se demande si le public doit être tenu pour responsable de la disparition de ces édifices importants pour l’histoire nationale et provinciale.
L’article établit un parallèle avec le cas du gouverneur Pedro Echagüe, qui aurait envisagé de démolir l’ancienne mairie de Santa Fe pour la remplacer par le siège actuel du gouvernement provincial. Cette décision, comme celle de Sarmiento, doit être replacée dans son contexte politique. Au sein du Parti National Autonomiste (PAN), un conflit interne opposait les partisans du maintien d’un système électoral frauduleux à ceux qui prônaient une réforme. Face à la menace des mouvements radicaux, les réformistes ont finalement proposé une loi électorale qui aboutira à la loi Sáenz Peña.
Parallèlement, l’approche du centenaire de la Révolution de Mai incitait l’oligarchie au pouvoir à présenter l’Argentine comme un pays moderne et prospère. L’idéologie libérale dominante prônait alors une rupture avec le passé et une orientation vers le progrès. Cette vision se traduisait par une volonté de défendre les intérêts des plus démunis, des gauchos et des immigrants, tout en cherchant à forger un symbole national fort. Cependant, cette même idéologie libérale ne remettait pas en question la nécessité de démolir certains bâtiments associés au passé.
L’article conclut en invitant à une réflexion sur le présent. Quels sont les “bâtiments” que les dirigeants libéraux actuels cherchent à démolir ? L’auteur évoque les droits des travailleurs, les droits de l’homme, les droits sociaux des personnes handicapées et l’accès aux soins de santé publique. Il met en garde contre les conséquences d’une politique de déconstruction des acquis sociaux et appelle à la vigilance pour éviter de futurs regrets.
