Publié le 2025-11-05 16:12:00. Face à une escalade de la violence au Darfour, le Royaume-Uni pousse pour une réunion d’urgence au Conseil des droits de l’homme des Nations unies, une initiative qui pourrait paradoxalement bénéficier du soutien du gouvernement soudanais, soucieux de mettre en évidence les agissements des Forces de soutien rapide (RSF) et de leurs soutiens.
- Le Royaume-Uni sollicite un débat urgent au Conseil des droits de l’homme concernant les atrocités commises à El Fasher, après la prise de la ville par les RSF.
- Le Soudan, dirigé par le général Abdel Fattah al-Burhan, pourrait soutenir cette initiative pour dénoncer les actions des RSF et de leurs alliés, notamment les Émirats arabes unis.
- La situation humanitaire au Darfour se détériore rapidement, avec des milliers de déplacés et un risque de famine généralisée.
Une vague d’indignation monte face aux exactions commises à El Fasher, capitale du Nord Darfour, depuis sa chute aux mains des Forces de soutien rapide (RSF) lundi dernier. Le Royaume-Uni a discrètement entamé des démarches auprès des membres du Conseil des droits de l’homme de l’ONU pour obtenir la tenue d’une session extraordinaire consacrée aux massacres, viols et autres atrocités signalés dans la région. Une telle session nécessite l’appui d’un tiers des 47 membres du conseil pour être validée et pourrait se tenir dès mercredi prochain, selon des sources diplomatiques.
L’Allemagne, membre du groupe occidental traditionnellement favorable à une action sur le Soudan au sein de l’organisation basée à Genève, a déjà apporté son soutien à cette initiative. Plus surprenant, le gouvernement soudanais, dirigé par le général Abdel Fattah al-Burhan, pourrait également se rallier à cette demande, cherchant à attirer l’attention sur les agissements de son rival, les RSF, et de leurs soutiens, notamment les Émirats arabes unis.
Cette démarche répond aux appels pressants de la société civile, les organisations de défense des droits humains exhortant l’ONU à agir rapidement. Elles mettent toutefois en garde contre le risque que cette réunion ne serve qu’à masquer les propres violations commises par les forces armées soudanaises (SAF).
Une spirale de violence et de catastrophe humanitaire
Les témoignages se multiplient concernant l’exécution sommaire de civils, dont des femmes enceintes et des patients hospitalisés, par des combattants des RSF à El Fasher. Des enlèvements contre rançon sont également signalés. Plus de 70 000 personnes ont fui la ville et ses environs, se dirigeant vers Tawila, située à 60 kilomètres à l’ouest, selon l’Agence des Nations unies pour les réfugiés (HCR). Médecins Sans Frontières, qui gère un établissement médical dans la région, a fait état de l’arrivée de personnes souffrant de malnutrition, de déshydratation et de blessures par balle. Des milliers d’autres habitants sont piégés dans la ville, incapables de s’échapper, selon l’ONU.
Hamdan « Hemedti » Dagolo, chef des RSF, a reconnu des violations commises par ses forces et a affirmé avoir ouvert des enquêtes internes. Cette milice, en conflit avec l’armée soudanaise depuis avril 2023, a été accusée par les États-Unis de génocide, faisant écho aux atrocités commises au Darfour en 2004. Certains observateurs comparent le rythme des massacres à El Fasher aux premières 24 heures du génocide rwandais.
La crise s’inscrit dans un contexte de catastrophe humanitaire grandissante. Lundi, le Système intégré de classification de la sécurité alimentaire (IPC), le plus haut système de surveillance de la faim de l’ONU, a déclaré la famine à El Fasher et à Kadugli, dans le Kordofan méridional, deux villes assiégées par les RSF. Vingt autres zones du Darfour sont également considérées comme étant à risque. Environ 375 000 personnes sont confrontées à la famine, tandis que 21 millions de Soudanais – soit près de la moitié de la population – souffrent d’insécurité alimentaire. L’appel de l’ONU pour une aide humanitaire de 4,16 milliards de dollars n’a été satisfait qu’à 28 %.
Un Soudan en quête de soutien
Lors d’une conférence de presse mardi à Genève, l’ambassadeur du Soudan auprès de l’ONU, Hassan Hamid, a accusé la milice des RSF de génocide, qualifiant les événements récents de « prévisibles ». Il a diffusé une vidéo montrant le massacre de l’hôpital Al Saudi à El Fasher, qui a fait 460 morts selon l’Organisation mondiale de la santé, ainsi que des exécutions sommaires de personnes fuyant vers Tawila.
Interrogé sur les pressions exercées par le Royaume-Uni en faveur d’une session du Conseil des droits de l’homme, Hamid a déclaré que des discussions étaient en cours. Il a ajouté que la réponse de son gouvernement, dirigé par al-Burhan, et d’autres pays africains dépendrait du contenu de la résolution proposée, laissant entendre qu’ils pourraient la soutenir si elle se concentrait uniquement sur les violations commises par les RSF et leurs alliés au Darfour – une position qui permettrait de détourner l’attention des actions des SAF.
Bien qu’il ait souligné l’importance d’une attention particulière à El Fasher, le gouvernement soudanais a jusqu’à présent rejeté l’approche de l’ONU. La mission soudanaise conteste le travail de la Mission d’enquête (FFM), estimant qu’elle assimile injustement les SAF aux RSF. Créé par le Conseil en 2023 pour enquêter sur toutes les violations, quel que soit leur auteur, ce groupe d’experts soutenu par l’ONU a documenté des violations commises par toutes les parties, qui pourraient constituer des crimes de guerre.
Interrogé par Geneva Solutions sur la possibilité d’une coopération avec le groupe d’experts, Hamid a réaffirmé l’opposition de son gouvernement.
La société civile appelle à une action de l’ONU
Lundi, 30 organisations non gouvernementales (ONG) de défense des droits humains – dont Human Rights Watch, le Service international des droits de l’homme et la Commission internationale de juristes – ont conjointement demandé au Conseil des droits de l’homme de tenir une session extraordinaire sur El Fasher.
« Nous assistons à des atrocités d’une ampleur massive qui choquent la conscience de l’humanité, et ce que nous savons ne représente probablement qu’une fraction de ce qui se passe réellement. Tous les efforts doivent être dirigés vers l’arrêt des agissements des RSF et de leurs alliés. »
Nicolas Agostini, directeur genevois de l’ONG DefendDefenders
La lettre commune demande à la FFM de produire un « rapport flash » sur les atrocités commises à El Fasher et dans ses environs, et de partager les preuves avec la Cour pénale internationale (CPI), qui enquête sur les crimes commis au Darfour.
Lundi, le bureau du procureur de la CPI a averti que les récents rapports en provenance de la région – ainsi que les crimes commis au cours des deux dernières années – « pourraient constituer des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité au sens du Statut de Rome ».
Les militants ont toutefois souligné que plusieurs parties sont responsables de la dévastation qui a entraîné le déplacement de plus de 15 millions de Soudanais au cours des deux dernières années.
« Les atrocités commises par les RSF et les milices alliées ne donnent pas carte blanche aux SAF. Les SAF doivent mettre un terme à leurs violations, dont certaines constituent des crimes de guerre. »
Nicolas Agostini
Les Émirats arabes unis sous surveillance
La situation à El Fasher a également mis en lumière le rôle présumé des Émirats arabes unis, accusés de fournir des armes et des ressources aux RSF. Abou Dhabi a nié ces accusations, malgré les preuves présentées à plusieurs reprises au Conseil de sécurité. Les pays occidentaux ont été critiqués pour leur silence sur le rôle des Émirats arabes unis. Le Royaume-Uni a été particulièrement sous pression après les récentes révélations concernant la découverte d’équipement militaire britannique au Soudan – qui aurait atteint les RSF via les Émirats arabes unis – suscitant des appels à un embargo sur les armes contre ce pays du Golfe.
Hamid a décrit la situation à El Fasher comme « une conséquence directe de l’inaction de la communauté internationale » et a fustigé le Conseil de sécurité pour ne pas avoir appliqué l’embargo sur les armes au Darfour, donnant ainsi le « feu vert » aux Émirats arabes unis pour continuer à acheminer des armes vers les RSF.
Les défenseurs des droits de l’homme ont également appelé le Conseil à examiner le rôle des acteurs extérieurs qui alimentent les combats, citant directement le pays du Golfe. Les Émirats arabes unis, aux côtés de l’Égypte et de l’Arabie saoudite, ont joué un rôle de médiateur à Washington dans les pourparlers de cessez-le-feu indirects, mais sans résultat concret, selon le Sudan Tribune. Hamid a confirmé que le gouvernement soudanais avait des engagements bilatéraux avec les États-Unis, mais a éludé les questions concernant un projet de trêve.
Des incertitudes persistent quant à savoir si les États du Golfe feront obstacle aux efforts du Conseil des droits de l’ONU pour lutter contre les violations au Soudan, comme ils l’ont fait par le passé.