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« Les aliments riches en sucre et ultra-transformés affectent le cerveau et le comportement de certaines personnes de la même manière que d’autres substances addictives comme la nicotine »

Publié le 30 octobre 2025 11h38. La question de savoir si l'on peut développer une véritable dépendance à certains aliments, comparable à celle induite par des substances comme l'alcool ou la nicotine, est au cœur d'une recherche scientifique…

« Les aliments riches en sucre et ultra-transformés affectent le cerveau et le comportement de certaines personnes de la même manière que d’autres substances addictives comme la nicotine »

Publié le 30 octobre 2025 11h38. La question de savoir si l’on peut développer une véritable dépendance à certains aliments, comparable à celle induite par des substances comme l’alcool ou la nicotine, est au cœur d’une recherche scientifique en plein essor. Un psychiatre spécialisé en addiction décrypte les mécanismes en jeu et les pistes de traitement.

  • Des études confirment que certains aliments, notamment ceux riches en sucre et ultra-transformés, activent les mêmes circuits cérébraux que les substances addictives.
  • La dépendance alimentaire se manifeste par des symptômes similaires à ceux observés dans d’autres types de toxicomanie, tels que des envies irrésistibles et des difficultés à contrôler sa consommation.
  • Le traitement de cette dépendance est complexe, car la nourriture est essentielle à la survie, et nécessite une approche nuancée pour éviter les troubles du comportement alimentaire.

On plaisante souvent en disant que notre collation préférée est « comme une drogue » ou que l’on est un « mangeur de chocolat ». Mais cette expression relève-t-elle d’une simple figure de style ? Peut-on réellement devenir dépendant de la nourriture de la même manière que l’on peut l’être de l’alcool ou de la nicotine ? C’est une question que se posent de plus en plus de chercheurs et de professionnels de la santé.

En tant que psychiatre spécialisé en addiction et chercheur dans le domaine des troubles de l’alimentation et de l’obésité, je suis cette évolution depuis des décennies. J’ai notamment écrit un manuel sur la dépendance alimentaire, l’obésité et les troubles de la suralimentation, ainsi qu’un ouvrage de développement personnel destiné aux personnes souffrant d’envies intenses et d’obsessions alimentaires.

Comment fonctionne la dépendance ?

Bien qu’un débat persiste au sein de la communauté scientifique, un consensus émerge sur le fait que la dépendance alimentaire est un phénomène réel. Des centaines d’études ont démontré que certains aliments, en particulier ceux riches en sucre et ultra-transformés, affectent le cerveau et le comportement de certaines personnes d’une manière comparable à celle d’autres substances addictives, comme la nicotine.

Cependant, de nombreuses questions restent en suspens : quels aliments sont les plus susceptibles de créer une dépendance, qui est le plus vulnérable et pourquoi ? On ignore également si cette condition se manifeste de la même manière que d’autres addictions et si les mêmes traitements peuvent être efficaces.

Les mécanismes neurobiologiques de la dépendance ont été cartographiés au cours de décennies de recherche en laboratoire, grâce à l’utilisation de techniques d’imagerie cérébrale et de neurosciences cognitives. Ces études montrent que des facteurs génétiques et environnementaux préexistants peuvent favoriser le développement d’une dépendance. La consommation régulière d’une substance addictive entraîne une reconfiguration de certains systèmes cérébraux, conduisant à un désir croissant de cette substance.

Cette reconfiguration se produit au niveau de trois réseaux cérébraux clés, impliqués dans des fonctions essentielles :

  1. Le système de récompense : La consommation d’une substance addictive libère de la dopamine, un neurotransmetteur qui procure une sensation de bien-être. La dopamine facilite également un processus de conditionnement, qui est une forme d’apprentissage neuronal conduisant à la formation d’habitudes. Par conséquent, les stimuli sensoriels associés à la substance commencent à influencer de plus en plus la prise de décision et le comportement, provoquant des envies irrésistibles. Par exemple, la simple vue d’une seringue peut inciter une personne à rompre son engagement d’arrêter une drogue injectable.
  2. Le système de réponse au stress : Une utilisation continue entraîne une tolérance, nécessitant des doses de plus en plus importantes pour ressentir le même effet. La noradrénaline et les opioïdes endogènes, tels que les endorphines, participent à ce processus. Lorsque la substance est arrêtée, des symptômes de sevrage apparaissent, allant de l’irritabilité et des nausées à la paranoïa et aux convulsions. C’est là qu’intervient le renforcement négatif : la personne retourne à la substance non seulement parce qu’elle procure du plaisir, mais aussi parce qu’elle soulage les émotions négatives. Par exemple, une personne qui essaie d’arrêter de fumer est plus susceptible de rechuter juste après avoir arrêté ou dans des situations stressantes.
  3. Le système de contrôle exécutif : Une consommation excessive endommage progressivement le cortex préfrontal et d’autres zones responsables du contrôle des impulsions et de l’autorégulation, rendant de plus en plus difficile la maîtrise du comportement lié à la substance. C’est pourquoi il est si difficile de se libérer d’une dépendance à long terme.

Preuve que la nourriture peut créer une dépendance

Depuis 25 ans, de nombreuses études ont montré que les aliments très sucrés ou très gratifiants, en particulier les aliments ultra-transformés, agissent sur ces réseaux cérébraux de manière similaire à d’autres substances addictives.

Ces changements cérébraux alimentent le désir et la surconsommation de ces aliments très gratifiants.

Des études cliniques montrent que les personnes ayant une relation addictive avec la nourriture présentent les symptômes caractéristiques d’un trouble lié à l’usage de substances.

Certaines recherches suggèrent que, chez certaines personnes, les envies d’aliments très agréables vont au-delà d’un simple désir et sont le signe d’un comportement addictif. Une étude a révélé que les stimuli associés à ces aliments activent les centres de récompense dans le cerveau et que le degré d’activation prédit la prise de poids. Plus le stimulus alimentaire est capable de capter l’attention, plus il est probable que la personne succombe à une envie.

D’autres études ont montré que l’arrêt brutal des régimes riches en sucre peut provoquer des symptômes de sevrage, similaires à ceux observés lors de l’arrêt des opioïdes ou de la nicotine.

Une exposition excessive aux aliments sucrés a également été associée à des dommages aux fonctions cognitives, affectant le cortex préfrontal et l’hippocampe, qui sont responsables du contrôle exécutif et de la mémoire.

Une étude a montré que lorsque des personnes obèses étaient exposées à de la nourriture et qu’on leur demandait de résister aux envies, leur cortex préfrontal était plus actif que chez les personnes non obèses, ce qui indique qu’elles avaient plus de mal à contrôler leurs impulsions.

Les aliments ultra-transformés sont plus que jamais à l’ordre du jour, ce qui signifie que nous sommes dans la période de surpoids infantile le plus important de l’histoire.

Aliments ultra-transformés

Getty Images

Trouver des traitements sécuritaires

La guérison de la dépendance se concentre souvent sur l’abstinence de la substance problématique. Mais contrairement à la nicotine ou aux stupéfiants, la nourriture est essentielle à la survie, il est donc impossible d’arrêter complètement d’en consommer.

De plus, des troubles de l’alimentation tels que la boulimie et l’hyperphagie boulimique surviennent souvent en même temps que la dépendance alimentaire. La plupart des psychologues et psychiatres estiment que ces troubles trouvent leur origine dans des restrictions alimentaires excessives.

Pour cette raison, de nombreux professionnels évitent de qualifier certains aliments d’addictifs, craignant qu’encourager l’abstinence puisse conduire à des crises de boulimie et à des régimes extrêmes.

D’autres experts soutiennent cependant qu’avec précaution, l’intégration de l’approche de la dépendance alimentaire dans le traitement des troubles de l’alimentation est réalisable et peut sauver des vies.

Un exemple est l’approche du Dr Kim Dennis, psychiatre spécialisée en toxicomanie et en troubles de l’alimentation. Dans sa clinique résidentielle, les nutritionnistes découragent la restriction calorique tout en aidant les patients à réduire considérablement ou à s’abstenir de certains aliments avec lesquels ils ont développé une relation de dépendance, en combinant des stratégies de traitement de la dépendance avec des traitements traditionnels pour les troubles de l’alimentation.

D’autres études cliniques sont en cours pour déterminer les traitements les plus efficaces pour les personnes ayant une relation addictive à l’alimentation.

Des groupes de psychologues, de psychiatres, de neuroscientifiques et de prestataires de santé mentale s’efforcent d’inclure le « trouble des aliments ultra-transformés » (également connu sous le nom de dépendance alimentaire) dans les futures éditions de manuels de diagnostic tels que le DSM et la CIM de l’OMS.

Cela reconnaît non seulement ce que les professionnels observent déjà, mais facilite également le financement de la recherche, permettant à ceux qui souffrent de ce problème de ne pas avoir à le faire en silence et que les professionnels soient mieux préparés à les aider.

Cet article a été initialement publié sur The Conversation.

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À propos de l’auteur: Sophie Martin

Sophie Martin suit les sujets de santé, de prévention, de recherche médicale et de politiques publiques. Ses articles rappellent les limites de l’information générale et encouragent la consultation de professionnels qualifiés.