Publié le 31 décembre 2025 14:58:00. L’effondrement du barrage de Malpasset en 1959 fut le point de départ d’une amitié improbable et durable entre un jeune journaliste et Brigitte Bardot, une relation marquée par la confiance, le respect mutuel et un engagement croissant pour la cause animale.
Un drame national a scellé le début d’une histoire singulière. Le 2 décembre 1959, la rupture du barrage de Malpasset libéra une vague de 30 mètres qui dévasta la ville de Fréjus, causant la mort de 423 personnes. Jeune reporter à Radio Luxembourg, j’étais alors en reportage sur cette catastrophe qui bouleversa la France. Animé par l’urgence d’alerter l’opinion publique, je pensai immédiatement à Brigitte Bardot.
Son geste fut spontané et généreux. Dès que je l’ai contactée, elle a rédigé, sous mes yeux, un chèque de 1 million de francs (environ 1,5 million d’euros actuels) destiné aux sinistrés. Elle était alors enceinte de son premier enfant. Un mois plus tard, je la retrouvai. Nicolas était né.
Brigitte Bardot passa la fin de sa grossesse recluse dans son appartement parisien, au septième étage d’un immeuble de l’avenue Paul-Doumer, les volets constamment fermés. Elle savait que les objectifs des photographes étaient braqués sur ses fenêtres, comme des armes pointées sur elle. Des chambres de bonne en face avaient même été louées dans le seul but de la surveiller. De faux agents EDF, de fausses bonnes sœurs, de faux ramoneurs se succédaient, espérant capturer le scoop tant convoité : une photo de la future maman. Une image de cette valeur se vendait une fortune à Paris, Rome ou New York.
La situation devint intenable. Elle décida alors d’accoucher chez elle, une décision qu’elle ne pardonna jamais à la presse. C’est à cette occasion que j’obtins sa première interview. Un lien de confiance, de petits secrets partagés et de respect mutuel se tissa entre nous. Peu à peu, elle devint pour moi « Bri ». Soixante-trois ans d’amitié allaient suivre, sans le moindre nuage.
Au fil des années, Brigitte m’accorda une série d’entretiens pour Paris Match et, en 1973, je publiai sur TF1 le scoop du 20 heures : sa décision d’abandonner sa carrière pour se consacrer à la cause animale.
Brigitte Bardot avec son ami, le grand reporter Christian Brincourt. À la Madrague, au début des années 1970.
©DR
Je l’ai accompagnée à la Madrague, aux sports d’hiver à Méribel, aux Antilles. J’ai même croisé sa célébrité jusque sur les bateaux des pirates de la mer de Chine. Je me souviens avoir aperçu, sur le pont d’une jonque, l’affiche de la célèbre Harley Davidson de la chanson de Serge Gainsbourg, et, sur la paroi d’un igloo à 300 kilomètres du pôle Nord, son portrait en couverture de Life. J’ai même retrouvé une de ses photos dans la poche d’un marine tué au Vietnam, glissée à côté de celle d’une mère. Comment oublier les cris hystériques des Brésiliens, dansant et chantant sur un air de samba après sa venue à Buzios, un petit village de pêcheurs transformé en nouveau Saint-Tropez par sa seule présence ?
Mais au-delà de la star planétaire, j’ai connu la « petite sœur » drôle et accueillante, capable d’improviser un repas simple et végétarien en cinq minutes. J’entends encore ses éclats de rire au bord de la piscine de Bazoches, enveloppée dans un simple tee-shirt et un short en jean. Je la revois dansant un flamenco devant un feu de bois sur la plage, au son des guitares des Gipsy Kings, qu’elle fit découvrir au monde entier et avec lesquels elle m’avoua s’être produite incognito lors de fêtes privées, réprimant un fou rire en entendant les invités murmurer : « Cette danseuse ressemble étrangement à Bardot ! »
Elle avait des convictions profondes, qu’elle n’hésitait pas à exprimer avec force :
« Je hais la décadence, la perte des valeurs essentielles et encore plus la pornographie qui se glisse partout, insidieuse et nauséabonde. Je hais le politiquement correct, comme le manque de liberté sous toutes ses formes, toutes les contraintes auxquelles nous devons nous soumettre. Ne confondons pas érotisme et pornographie. Les sex-shops sont monstrueux. Les réseaux pédophiles fleurissent sur le Net. La télévision qui diffuse des films de cul ? C’est l’horreur et la vulgarité confondues. Je n’ai jamais vu de ma vie un film porno et je ne veux pas me salir l’âme. »
Brigitte Bardot
À la Madrague, elle est la nouvelle Ève Pour ses 40 ans, en septembre 1974, elle pose nue dans la salle de bains de sa villa tropézienne. Le sex-symbol livrera le secret d’un portrait réussi : «Pour me rendre belle, il faut faire la photo en m’aimant. Comme un amant. » Paris Match / ©Jack Garofalo
Je me souviens d’un matin de juillet 1975, à la Madrague. Le soleil caressait le gravier gris. Sept chiens, quelques amis, et Nicolas, son fils, pour les vacances. Elle sortit de sa chambre, les cheveux en bataille et un sourire ravissant : « Bonjour les chéris ! Quelle belle journée ! » Nicolas, 15 ans, en slip de bain rouge, la serra dans ses bras. Elle le pouponna, les doigts dans ses cheveux, lui pinçant affectueusement les joues. Elle marqua une pause, se tourna vers moi : « Brinq, qu’attends-tu pour aller chercher ton appareil ? » Le Leica fut chargé en quelques secondes et 36 photos furent prises en un temps record. À sa demande, elles dorment dans mes archives depuis plus de cinquante ans.
Brigitte Bardot et son bébé Nicolas Charrier dans les bras, le 18 janvier 1960. Bestimage
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© Keystone USA Collection
Elle m’a raconté l’histoire de la Madrague : « Le 15 mai 1958, maman était à Saint-Tropez, moi à Paris. Elle m’appelle, pleine d’entrain : ‘J’ai trouvé ta future maison, viens vite.’ Je descends aussitôt. C’était une petite demeure de pêcheur, rustique, donnant sur la baie des Canoubiers, ‘les pieds dans l’eau’. Pas d’électricité, on tirait l’eau au puits. Un coup de cœur : j’ai immédiatement su que j’avais trouvé ‘ma’ maison. En plein tournage de ‘La femme et le pantin’, je n’avais qu’un jour de liberté, le dimanche. Mais le notaire a accepté d’ouvrir exceptionnellement son étude ! Le prix ? 27 millions d’anciens francs, environ 40 000 euros d’aujourd’hui… même pas le prix d’un parking. » Elle nageait tous les jours, pratiquait le ski nautique. Nous partions en pique-nique à bord de son pointu ou de son Riva. « ‘La madrague’, ça veut dire ‘les rochers’. Sur ceux à fleur d’eau, de nombreux bateaux d’emmerdeurs, de photographes et autres voyeurs se sont fracassés… La Madrague, c’est ma vie, ma complice. Elle a tout connu : mes amis, mes amours, mes ennuis. C’est là que je veux être enterrée, comme mes chiens et mes chats, pour éviter tout le cirque des obsèques au cimetière de Saint-Tropez. Je demande juste que m’accompagne la prière de Norma, ‘Casta Diva’, interprétée par Maria Callas, bien sûr. Ceux qui m’ont toujours détestée seront contents : ‘La salope est enfin partie, elle nous a suffisamment emmerdés avec ses histoires.’ Quelques-uns, peut-être, diront que j’ai essayé de faire du bien, de marquer mon époque d’une empreinte. »
Elle était consciente de sa célébrité, mais aussi de ses contraintes : « Je suis très fière d’être Brigitte Bardot, mais le bonheur ne fut pas toujours au rendez-vous. Regarde la mer. Dix-sept fois par jour, en été, sur des bateaux bondés de touristes, des haut-parleurs débitent ma vie en quatre langues ! Je vis cachée comme un animal, fuyant ces fous furieux qui violent, abîment, polluent ce qu’il me reste de territoire. » Les gestes les plus simples – une séance de shopping, une sortie au restaurant, manger une glace, aller au cinéma, marcher dans la rue – lui étaient interdits ou se transformaient en épreuve.
Elle résumait ainsi sa vie : « Je suis toujours restée moi-même, la petite fiancée de Paris Match, la rigolote qui passe dire bonjour à ses petits frères aux Leica en bandoulière. »
Brigitte Bardot avec Michou Simon, notre photographe, qu’elle appelle son « petit frère », en 1979, sur les quais de Saint-Tropez. Paris Match