Le Conseil de sécurité de l’ONU s’est heurté à un nouveau blocage, illustrant une fois de plus les limites de son pouvoir face aux intérêts divergents des grandes puissances. Une résolution appelant à un cessez-le-feu immédiat à Gaza, à la libération des otages et à un accès humanitaire sans entrave a été rejetée le 18 septembre, sous le veto des États-Unis.
Cet épisode met en lumière le fonctionnement du Conseil de sécurité, où cinq membres permanents – Chine, France, Royaume-Uni, Russie et États-Unis – disposent d’un droit de veto qui leur permet d’empêcher l’adoption de toute résolution, même si elle bénéficie du soutien de la majorité des autres membres. Contrairement à l’Assemblée générale, dont les résolutions ne sont que des recommandations, les décisions du Conseil de sécurité sont juridiquement contraignantes.
L’histoire récente confirme cette dynamique. La Russie a déjà utilisé son veto pour bloquer des résolutions concernant la guerre en Ukraine et le conflit au Soudan. Depuis la création du Conseil en 1945, le droit de veto a été opposé à 326 reprises, la Russie étant le pays l’ayant le plus utilisé (161 fois), suivie des États-Unis (94 fois), de la Chine (21 fois), du Royaume-Uni (32 fois) et de la France (18 fois).
Face à cette situation, l’Assemblée générale des Nations Unies a adopté une résolution demandant aux pays disposant du droit de veto de justifier leurs décisions. Cette initiative s’inscrit dans la continuité de la résolution « Unis pour la paix » de 1950, qui permettait à l’Assemblée générale de se saisir de questions de paix internationale en cas de paralysie du Conseil de sécurité.
Cette mainmise des grandes puissances se manifeste également dans d’autres domaines cruciaux. Concernant le désarmement nucléaire, le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP), entré en vigueur en 1970, exige des États dotés de l’arme nucléaire, dont les cinq membres permanents du Conseil de sécurité, de négocier en vue de leur désarmement complet. Pourtant, neuf pays possèdent aujourd’hui des armes nucléaires et continuent d’investir dans leurs arsenaux, ignorant ainsi les engagements du TNP. Ces mêmes pays s’opposent également au Traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TPNW), né de la frustration face au non-respect du TNP.
Le défi du changement climatique illustre également cette inégalité. Bien que certains pays investissent dans les énergies vertes, les principaux pollueurs, notamment les États-Unis et la Chine, continuent d’émettre des quantités importantes de dioxyde de carbone, menaçant de dépasser la limite de 1,5 degré Celsius fixée par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Le retrait des États-Unis des Accords de Paris en 2020, puis leur réintégration en 2021 et un nouveau retrait suite à la réélection de Donald Trump, témoignent d’un manque de coordination internationale et d’une certaine irresponsabilité.
La Conférence COP29 de Bakou, en 2023, a été perçue par de nombreux observateurs comme un échec, malgré quelques avancées. Les pays riches se sont engagés à mobiliser 300 milliards de dollars par an d’ici à 2035 pour aider les pays en développement à réduire leurs émissions et à passer à une énergie propre, un montant bien inférieur aux 1 300 milliards de dollars annuels réclamés par ces pays. Ironiquement, ce sont les petits États insulaires et les pays en développement qui subiront le plus lourd fardeau de cette crise, alors qu’ils y ont le moins contribué.
Pour dénoncer cette injustice climatique, le Vanuatu a saisi la Cour internationale de Justice (CIJ) en 2023, demandant un avis consultatif sur les obligations juridiques des États en matière de changement climatique. Cette initiative est le fruit des efforts de jeunes militants des États insulaires du Pacifique et d’organisations de la société civile comme la Jeunesse mondiale pour la justice climatique. Bien que les avis consultatifs de la CIJ ne soient pas juridiquement contraignants, ils pourraient créer un précédent en matière d’action internationale.
Il est donc clair que l’ordre international actuel, dominé par les grandes puissances, est intenable. Le Bulletin des scientifiques atomiques a récemment déplacé les aiguilles de l’horloge de l’apocalypse à 90 secondes de minuit, un niveau sans précédent. Il est urgent de construire un système international fondé sur l’égalité politique et la justice sociale et économique.
Des pistes existent : la création du TPNW, le recours à la CIJ pour les questions climatiques, la responsabilisation du P5 devant l’Assemblée générale, et des propositions de réforme du Conseil de sécurité. Mais il est également nécessaire de s’attaquer aux causes profondes des déséquilibres de pouvoir. Cela passe par le renforcement du droit international et la création ou la modification d’institutions mondiales. Des organisations comme Démocratie sans frontières et Citoyens pour des solutions mondiales plaident pour la création d’une Assemblée parlementaire des Nations Unies, composée de représentants élus directement par les citoyens du monde, qui pourrait adopter des résolutions juridiquement contraignantes.
D’autres ajustements pourraient inclure l’adhésion universelle à la compétence de la Cour pénale internationale (actuellement refusée par les États-Unis, la Russie, la Chine et une soixantaine d’autres pays) et le renforcement de la Cour internationale de Justice. L’établissement d’une Cour internationale pour l’environnement pourrait également permettre de régler les litiges liés au climat.
La domination des grandes puissances n’est pas seulement une question de relations internationales, mais aussi de justice sociale, de justice économique et d’égalité politique à l’échelle mondiale. Il en va de notre capacité à vivre sur une planète viable et à construire un avenir durable pour les générations futures. Il est temps d’agir pour bâtir un ordre international plus juste, qui réponde aux besoins de tous.