La nouvelle stratégie de sécurité nationale américaine a suscité de vives réactions en Europe, révélant un fossé croissant entre la perception américaine et européenne de la guerre en Ukraine et de l’avenir du continent. Des analystes européens dénoncent un ton particulièrement critique envers l’Union européenne, allant jusqu’à évoquer un risque d’ingérence dans les affaires intérieures européennes.
Publiée la semaine dernière, la stratégie américaine a mis du temps à obtenir une réaction officielle de la part de l’Union européenne, les responsables souhaitant prendre le temps de l’analyser. Mais le silence a été rompu, et les critiques fusent désormais. Sylvie Matelly, analyste politique française, décrit le chapitre consacré à l’Europe comme étant rempli de « vitriol ».
« Il y a trois pages entières qui sont vraiment très dures envers l’Europe », explique-t-elle. La stratégie soulève des questions fondamentales, notamment sur la manière dont les États-Unis envisagent désormais la Russie : simple « problème désagréable » à résoudre ou véritable adversaire ? Le document se contente de constater que de nombreux Européens considèrent la Russie comme une menace existentielle, une nuance significative selon Ian Lesser, directeur du bureau du German Marshall Fund à Bruxelles.
« Cela souligne une différence fondamentale dans les approches actuelles des États-Unis et de l’Europe à l’égard de la guerre en Ukraine et de la Russie », a-t-il déclaré. Cette lecture de la situation pourrait compliquer les relations transatlantiques, estime Giuseppe Spatafora, de l’Institut d’études de sécurité de l’UE.
Selon le document américain, l’Europe serait en partie responsable de ses propres problèmes, en raison d’une « paranoïa » et de politiques migratoires contestables, ainsi que d’une suppression de la liberté d’expression et d’une perte d’identité nationale. La stratégie américaine va jusqu’à spéculer sur la possibilité que le continent ne soit plus reconnaissable dans 20 ans.
Un point particulièrement sensible pour l’UE est l’observation positive de la stratégie américaine concernant « l’influence croissante des partis patriotiques européens », que l’Union européenne considère généralement comme des soutiens à l’extrême droite. Le président du Conseil européen, Antonio Costa, s’est dit exaspéré par cette approche.
« Ce que nous ne pouvons pas accepter, c’est cette menace d’ingérence dans la vie politique de l’Europe », a-t-il déclaré. « Les États-Unis ne peuvent pas remplacer les citoyens européens dans le choix des bons partis et des mauvais partis. » Costa estime que si les États-Unis considèrent l’Europe comme un allié, ils devraient lui témoigner davantage de respect.
L’ambassadeur américain auprès de l’OTAN, Matt Whitaker, a cependant estimé que c’est à l’Europe de changer son image. Lors d’une conférence à Doha, il s’est interrogé sur l’avenir du continent : « L’Europe est-elle une économie dynamique qui peut croître ou est-ce juste un musée où l’on va admirer les cathédrales, les bons vins, les fromages, les bières et les gaufres, dans le cas de Bruxelles ? »
Giuseppe Spatafora tempère toutefois ces critiques, soulignant l’imprévisibilité de l’administration américaine actuelle et la possibilité que ces déclarations ne se traduisent pas en actions concrètes. Néanmoins, cette divergence de vues rendra plus difficile la présentation d’un front uni, notamment au sein de l’OTAN, d’autant plus que le Kremlin a salué la stratégie américaine comme étant en accord avec sa propre vision de la situation.