Home DivertissementLes fantômes des enfances passées dans « Sound of Falling »

Les fantômes des enfances passées dans « Sound of Falling »

by Antoine Girard

Publié le 2024-02-29 14:35:00. Le nouveau film allemand « Sound of Falling » explore les traumatismes intergénérationnels à travers l’histoire de plusieurs femmes d’une même famille, confrontées à des secrets et des violences silencieuses sur fond de bouleversements historiques.

  • Le film dépeint les échos du passé, notamment les abus sexuels et les tragédies féminines, qui se répètent à travers les générations.
  • « Sound of Falling » aborde la difficulté de percevoir la souffrance des autres et de se connaître soi-même, illustrée par la métaphore du point mort.
  • La réalisatrice Isabel Schilinski choisit une approche subtile et suggestive, évitant la représentation explicite de la violence pour stimuler l’imagination du spectateur.

Dans « Sound of Falling », Isabel Schilinski tisse une fresque familiale complexe, s’étendant sur un siècle, où les silences et les non-dits pèsent lourdement. L’histoire commence dans les années 1980 avec Angelika (Lena Urzendowsky), une adolescente de la République démocratique allemande (RDA) qui observe avec une lucidité précoce les regards insistants de son oncle et de son cousin. Elle se sent observée, et réalise qu’elle observe en retour, une dynamique troublante qu’elle décrit ainsi :

« J’ai souvent fait semblant de ne pas remarquer la façon dont ils me regardaient. Mais c’était en fait moi qui les regardais secrètement me regarder. »

Angelika

Ce regard, cette conscience de la vulnérabilité, se transmet à Lenka, une adolescente contemporaine, qui apprend à son tour à décoder les intentions masculines. Le film ne se limite pas à une dénonciation des abus, mais explore la manière dont la connaissance tacite et l’innocence peuvent devenir des formes de résistance.

Schilinski ne cherche pas à uniformiser les expériences, mais à montrer que chaque époque a ses propres horreurs. Un exemple frappant est le témoignage glaçant d’Alma, une jeune fille qui révèle sans comprendre la pratique courante de la stérilisation des domestiques dans sa famille : une servante a été renvoyée, expliquée-t-elle, pour être « mise en sécurité pour les hommes ». Ces moments, d’une cruauté désarmante, sont entrecoupés de rares commentaires croisés entre les différentes époques, comme lorsqu’Angelika évoque le nombre de jeunes femmes qui se sont noyées dans la rivière après la Seconde Guerre mondiale, terrifiées par l’avenir.

Le film aborde la question de la transmission du traumatisme, illustrée par la mort prématurée de plusieurs jeunes filles au cours du siècle et la disparition inexpliquée d’une quatrième. Les abus sexuels, bien que rarement montrés, sont omniprésents, comme un fléau toléré en silence. Les personnages aspirent à s’échapper, à se réinventer, à briser le cycle de la violence.

Schilinski évite le piège d’une approche didactique ou moralisatrice, à l’inverse de ce qu’aurait pu faire, selon la critique, un réalisateur comme Michael Haneke. Elle privilégie une légèreté de ton qui permet de suggérer la brutalité sans la montrer de manière crue, évitant ainsi l’indifférence du spectateur. En sollicitant constamment son attention, elle le plonge dans un état de vigilance accrue.

Le titre original allemand du film, « In die Sonne schauen » (« Regard vers le soleil »), est énigmatique. Il évoque une scène où Angelika tente de convaincre sa mère, Irm (Claudia Geisler-Bading), de trouver son angle mort – un exercice physique qui prend une dimension métaphorique forte. Irm, une femme anxieuse et fragile, est interprétée avec une subtilité bouleversante par Geisler-Bading. Elle semble déconnectée du monde, incapable de voir au-delà de son propre malheur. Angelika résume cette condition avec lucidité :

« On ne voit les autres que de l’extérieur, mais jamais soi-même. »

Angelika

Le titre anglais, « Sound of Falling », ajoute encore une couche de mystère. Une scène clé montre une jeune fille chutant mortellement d’une grange à foin, mais le son de la chute est absent. Le film pose ainsi une question philosophique : un arbre qui tombe dans une forêt fait-il du bruit si personne n’est là pour l’entendre ? Et, par extension, pouvons-nous ressentir la joie, la tristesse, la confusion et l’angoisse de ceux qui nous ont précédés, même s’ils ne nous ont jamais connus ? Nos propres émotions pourraient-elles être le résidu psychique de ces expériences anciennes ?

C’est cette idée de la persistance du passé qui donne au film une atmosphère fantomatique. La ferme semble hantée, et la caméra se déplace entre les époques avec la grâce éthérée d’un spectre. Schilinski explore la peur, la mort, et les rituels d’adieu du début du XXe siècle, imprégnés de religion et de superstition. Des pierres sont placées sur les yeux d’une arrière-grand-mère décédée pour faciliter son passage dans l’au-delà, et une sœur aînée décédée trop tôt est photographiée assise, les yeux ouverts.

Le film nous rappelle une époque où les images étaient précieuses, des preuves tangibles de l’existence des êtres chers. Alma est obsédée par une photographie d’une autre Alma, une sœur décédée avant sa naissance, à qui elle ressemble étrangement. Schilinski laisse planer le doute : pourrait-il s’agir de la même âme, réincarnée dans un nouveau corps ? Elle ne donne pas de réponse, mais suggère que l’art a le pouvoir de réveiller les morts.

You may also like

Leave a Comment