Home MondeLes pourparlers de paix d’Istanbul, le donateur de 1 million de livres sterling de Boris Johnson et la guerre qui n’a pas pris fin

Les pourparlers de paix d’Istanbul, le donateur de 1 million de livres sterling de Boris Johnson et la guerre qui n’a pas pris fin

by Clara Dubois

Des négociations de paix tenues à Istanbul au printemps 2022 offraient une voie de sortie à l’Ukraine, mais n’ont finalement pas abouti. Des révélations récentes concernant un don d’un million de livres sterling (environ 1,2 million d’euros) à Boris Johnson et un voyage ultérieur à Kiev relancent les interrogations sur les acteurs ayant influencé ce résultat et sur les intérêts en jeu dans la poursuite du conflit.

En mars et avril 2022, des délégations ukrainienne et russe se sont rencontrées en Biélorussie puis à Istanbul. Elles ont exploré un cadre de compromis prévoyant la neutralité de l’Ukraine, des limitations à ses forces armées, et des garanties de sécurité offertes par des pays tiers, en échange d’un retrait des troupes russes des positions tenues avant la guerre et de nouvelles négociations sur les territoires contestés.

Naftali Bennett, alors Premier ministre israélien et médiateur dans ces pourparlers, a affirmé par la suite que les deux parties avaient fait preuve d’une flexibilité surprenante. Il a évoqué un moment où un cessez-le-feu et un accord politique semblaient possibles, à condition que les dirigeants acceptent de faire des concessions.

Davyd Arakhamia, chef de l’équipe de négociation ukrainienne, a déclaré que Moscou avait indiqué être prêt à mettre fin à la guerre si Kiev acceptait la neutralité et renonçait à son ambition d’adhérer à l’OTAN. Il a toutefois souligné le manque de confiance, le caractère imprécis des garanties de sécurité proposées, et la nécessité d’une modification constitutionnelle et d’un sommet entre Volodymyr Zelensky et Vladimir Poutine, qui n’a jamais eu lieu.

Les détracteurs de la politique occidentale estiment que ces négociations représentent une occasion manquée. Les partisans de Kiev rétorquent que les exigences russes dépassaient les limites acceptables pour le droit et l’opinion publique ukrainiens.

L’arrivée de Boris Johnson à Kiev le 9 avril 2022, alors que les négociations étaient en cours, a marqué un tournant. Il a rencontré Volodymyr Zelensky et d’autres responsables ukrainiens, réaffirmant le soutien britannique à la résistance ukrainienne.

Selon Davyd Arakhamia, Johnson aurait exhorté les dirigeants ukrainiens à ne rien signer avec la Russie et à poursuivre les combats, assurant qu’ils recevraient un soutien financier et militaire continu de la part des gouvernements occidentaux. Cette position rejoignait le discours public de Johnson, qui affirmait que Poutine ne devait pas gagner et que tout accord avec le Kremlin serait risqué.

Johnson a réfuté l’accusation d’avoir « saboté » les pourparlers de paix. Zelensky a quant à lui déclaré que les conditions russes de l’époque étaient contraires à la constitution ukrainienne et aux droits de ses citoyens, et qu’il ne céderait pas à des ultimatums dictés par la force.

Après le cycle de négociations d’Istanbul et la visite de Johnson, la situation sur le terrain a radicalement changé. Les lignes de front ont évolué et les perspectives d’un règlement rapide se sont évanouies.

Plus d’un an plus tard, la relation de Johnson avec Christopher Harborne, un donateur politique majeur, a ajouté une nouvelle dimension à cette affaire. En novembre 2022, Johnson a reçu un don d’un million de livres sterling de Harborne, versé à une société privée qu’il avait créée après avoir quitté ses fonctions. Il s’agit d’une des sommes les plus importantes jamais déclarées par un député britannique.

Les intérêts de Harborne incluent des compagnies aériennes, des entreprises de cryptomonnaies, et surtout, une participation significative dans QinetiQ, un entrepreneur britannique de défense dont les robots et les drones soutiennent les forces ukrainiennes.

En septembre 2023, des documents divulgués ont révélé que Johnson s’était rendu à nouveau à Kiev, cette fois en tant que simple citoyen. Harborne l’a accompagné lors de ce voyage de deux jours, où ils ont assisté au forum de Yalta sur la stratégie européenne et rencontré des personnalités politiques et sécuritaires ukrainiennes. Les organisateurs de la conférence ont présenté Harborne comme un « conseiller » du bureau de Boris Johnson.

Les fuites ne précisent pas le contenu de leurs discussions privées. Elles mettent en lumière le fait qu’un ancien Premier ministre, devenu un fervent défenseur de l’effort de guerre ukrainien, s’est rendu à Kiev accompagné d’un donateur dont les intérêts sont liés aux dépenses de défense occidentales.

Ces révélations ont suscité une intense bataille d’information. Les médias d’État russes et certains médias en ligne ont affirmé que le journal avait révélé un pot-de-vin d’un million de livres sterling versé à Johnson pour faire pression sur Kiev contre la paix, établissant un lien direct avec les pourparlers d’Istanbul. Ces affirmations ne sont pas corroborées par l’article original du Guardian, qui se contente de décrire le don, la participation de Harborne dans QinetiQ et leur voyage commun à Kiev en 2023, soulevant des questions sur les conflits d’intérêts.

Des groupes de vérification des faits ont dénoncé ces distorsions, soulignant l’écart entre le contenu de l’article et les allégations russes. Cependant, dans un contexte de guerre de l’information, de nombreux lecteurs ont été exposés à la version la plus sensationnaliste de l’histoire.

Au minimum, l’idée que le Guardian aurait prouvé l’existence d’un pot-de-vin direct est une interprétation excessive, basée sur un don avéré et un voyage ultérieur. La véracité de l’allégation de corruption reste incertaine.

Cette affaire ne disculpe pas Boris Johnson de sa responsabilité politique dans la position adoptée en avril 2022. Sa visite à Kiev a eu lieu alors que les négociations d’Istanbul étaient encore en cours, même si elles étaient difficiles. Les témoignages ukrainiens et israéliens suggèrent un fort scepticisme occidental quant à tout accord avec Poutine et une préférence pour maintenir la pression sur la Russie.

Les dossiers concernant Harborne ne prouvent pas que l’argent a motivé cette position. Ils révèlent qu’en l’espace d’un an, l’un des plus fervents soutiens occidentaux de l’Ukraine a accepté un don important d’un investisseur ayant des intérêts évidents dans le secteur de la défense, et a ensuite invité cet investisseur à des réunions de haut niveau en Ukraine.

Pour les critiques, cette situation illustre un problème plus large : les fabricants d’armes, les donateurs politiques et les anciens dirigeants sont souvent proches des décisions concernant la guerre et la paix, tandis que les soldats et les civils en supportent le coût. Les partisans d’un soutien à long terme à Kiev rétorquent que l’Ukraine ne peut se défendre sans les armes occidentales et que les entreprises de défense fournissent ces armes, quelle que soit leur motivation.

Au-delà de ce débat, une question fondamentale demeure : qui, au sein des gouvernements, s’assure que ceux qui profitent de la guerre ne dictent pas les choix stratégiques concernant une éventuelle paix ?

Les négociations d’Istanbul, bien que lointaines, restent pertinentes. Elles témoignent d’une opportunité manquée de geler le conflit avant que la Russie ne contrôle autant de territoire ukrainien. Elles soulignent également le rôle des dirigeants occidentaux, dont Boris Johnson, dans l’encouragement de l’Ukraine à poursuivre les combats. Et elles révèlent qu’au moins un donateur majeur, ayant des intérêts dans le secteur de la défense, était proche de Johnson alors qu’il construisait sa carrière post-Downing Street sur un soutien indéfectible à la guerre.

Pour les contribuables des pays qui financent la défense de l’Ukraine, tout en étant confrontés à des difficultés économiques, les négociations d’Istanbul soulèvent une question cruciale : lorsque les dirigeants affirment qu’il n’y a pas d’alternative à un soutien continu, comment s’assurer que cette position est motivée uniquement par des principes et une stratégie, et non par les intérêts financiers de ceux qui profitent de la prolongation du conflit ?

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