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L’offensive de l’armée d’Arakan remodèle l’État Rakhine et pousse les Rohingyas vers une crise irréversible

Publié le 22 novembre 2023 18h08. L'offensive menée par l'Armée d'Arakan (AA) dans l'État Rakhine au Myanmar bouleverse l'équilibre des forces et compromet sérieusement les perspectives de retour des réfugiés rohingyas, plaçant le Bangladesh face à une crise…

L’offensive de l’armée d’Arakan remodèle l’État Rakhine et pousse les Rohingyas vers une crise irréversible

Publié le 22 novembre 2023 18h08. L’offensive menée par l’Armée d’Arakan (AA) dans l’État Rakhine au Myanmar bouleverse l’équilibre des forces et compromet sérieusement les perspectives de retour des réfugiés rohingyas, plaçant le Bangladesh face à une crise humanitaire et sécuritaire accrue.

  • L’offensive de l’AA a permis à ce groupe armé de prendre le contrôle de vastes zones du nord de l’État Rakhine, autrefois tenues par l’armée birmane.
  • Le rapatriement des près d’un million de réfugiés rohingyas au Bangladesh, déjà incertain, est désormais plus compromis que jamais, l’AA ayant une position discriminatoire envers cette communauté.
  • Le Bangladesh doit revoir sa stratégie face à cette nouvelle donne, l’espoir d’un accord de rapatriement avec la junte militaire birmane s’étant évanoui.

L’équilibre fragile de l’État Rakhine, au Myanmar, est en train de basculer. Au cours de la semaine dernière, l’Armée d’Arakan (AA), l’un des groupes armés ethniques les plus puissants du pays, a lancé une offensive d’envergure dans le nord de l’État, renforçant son emprise sur un territoire âprement disputé. Cette avancée militaire transforme non seulement le paysage sécuritaire de la région, mais aussi son avenir politique et humanitaire.

Cette escalade de violence, pourtant significative, est passée relativement inaperçue sur la scène internationale, éclipsée par d’autres conflits majeurs tels que ceux de Gaza, d’Ukraine et en mer de Chine méridionale. Cette absence de surveillance internationale a des conséquences dramatiques pour les près d’un million de réfugiés rohingyas vivant au Bangladesh, et encore plus pour ceux qui restent piégés dans l’État Rakhine, soumis à de sévères restrictions.

L’offensive de l’AA marque un tournant décisif. Elle remet en question la possibilité même d’un rapatriement des Rohingyas, la pérennité de l’accès humanitaire et la viabilité des hypothèses sur lesquelles le Bangladesh a fondé sa politique de réfugiés.

Depuis des années, l’AA affaiblit la junte militaire birmane. Cependant, les récents gains territoriaux, notamment autour de Buthidaung et Maungdaw, représentent un changement qualitatif majeur. Les coupures de communication, l’effondrement des positions de l’armée et l’intensification des combats ont fait de l’AA l’autorité dominante dans les zones autrefois au cœur de la vie rohingya.

Ce changement ne se limite pas à des victoires militaires. Il s’agit d’une consolidation du pouvoir politique. Dans le contexte de la guerre civile fragmentée qui déchire le Myanmar, le contrôle du territoire est synonyme de gouvernance, de fiscalité, de gestion des déplacements de population, d’accès aux aides humanitaires, de systèmes judiciaires et de politiques identitaires. En s’emparant de ces zones clés, l’AA est devenue de facto le gouvernement du nord de l’Arakan.

Pour les Rohingyas, cette évolution a des conséquences profondes. Pour la première fois depuis 2017, leur avenir n’est plus principalement déterminé par la junte militaire birmane ou par des négociations diplomatiques à Naypyitaw. Il dépend désormais d’un groupe armé qui a toujours refusé de reconnaître les Rohingyas comme un peuple distinct.

Le rapatriement, pierre angulaire de la politique du Bangladesh en matière de Rohingyas, est confronté à son plus grand défi. Dhaka et la communauté internationale ont longtemps misé sur des négociations avec le gouvernement central du Myanmar, que ce soit sous la junte ou, théoriquement, dans le cadre d’un futur arrangement fédéral dirigé par le Gouvernement d’unité nationale.

Cette hypothèse s’est avérée illusoire. La junte ne contrôle plus que des poches isolées de l’État Rakhine. Le Gouvernement d’unité nationale, bien que bénéficiant d’une légitimité politique, ne dispose d’aucun contrôle territorial. L’AA, en revanche, détient la plupart des terres essentielles pour la réinstallation, les déplacements et la sécurité.

La position de l’AA à l’égard des Rohingyas est particulièrement préoccupante. Le groupe refuse d’utiliser le terme « Rohingya », considérant la communauté comme des étrangers ou des collaborateurs des autorités centrales. Son modèle de gouvernance a imposé à plusieurs reprises de sévères restrictions sur l’identité, les déplacements et l’accès aux services. Bien que l’AA ait parfois manifesté une ouverture limitée aux discussions sur les retours, elle a simultanément appliqué des pratiques discriminatoires qui rappellent les politiques d’exclusion de la junte.

La question centrale est donc la suivante : si l’autorité qui contrôle le terrain rejette l’existence même des Rohingyas en tant que peuple, qui garantira leurs droits à leur retour ? Le rapatriement ne se résume pas à franchir une frontière. Il implique la reconnaissance de la citoyenneté, la liberté de mouvement, l’accès aux moyens de subsistance et la protection contre la violence. Sans un cadre fondé sur les droits, et sans l’adhésion de l’AA à ce cadre, le rapatriement risque de n’être qu’une façade, susceptible de recréer les conditions qui ont conduit au génocide.

La situation humanitaire à l’intérieur de l’État Rakhine se détériore rapidement. Les Rohingyas restants sont confrontés à un environnement toxique marqué par l’extorsion, le travail forcé, les restrictions de mouvement et les intimidations constantes de la part de l’armée et des acteurs armés locaux. La nouvelle offensive de l’AA a exacerbé ces conditions déjà précaires.

Les principales voies d’acheminement de l’aide ont été coupées. Les communications sont interrompues dans plusieurs communes. Les organisations humanitaires signalent une surveillance quasi impossible, les civils devenant invisibles et vulnérables dans le chaos du conflit. Lorsque les combats s’intensifient, les Rohingyas, déjà marginalisés, sont encore plus ignorés par la communauté internationale.

Les près d’un million de réfugiés rohingyas au Bangladesh entrent également dans une nouvelle phase de vulnérabilité. Huit ans après leur exil, les camps de Cox’s Bazar sont passés d’abris d’urgence à des installations à long terme, gangrenées par le désespoir, le recrutement par des groupes armés, la criminalité et la réduction des rations alimentaires due à la diminution de l’aide internationale.

Le Bangladesh s’est longtemps appuyé sur l’espoir d’un rapatriement, même lent. La domination de l’AA sur le champ de bataille rend ce scénario de plus en plus improbable. La perspective d’un retour est aujourd’hui plus lointaine qu’elle ne l’a jamais été au cours de la dernière décennie.

Le Bangladesh est confronté à un choix stratégique qu’il cherchait à éviter. Sa politique reposait sur deux hypothèses : la pression internationale finirait par contraindre l’armée birmane à un accord de rapatriement, et les accords bilatéraux signés avec la junte pourraient être mis en œuvre une fois la situation sécuritaire stabilisée. Aucune de ces hypothèses n’est plus valable. La junte ne détient plus de pouvoir significatif dans le nord de l’Arakan, et l’acteur qui le fait – l’AA – n’est signataire d’aucun accord de rapatriement et affiche une vision ethnonationaliste des Rohingyas.

Les options de Dhaka sont difficiles et politiquement sensibles : s’engager discrètement avec l’AA malgré son idéologie de rejet, renforcer l’engagement avec le Gouvernement d’unité nationale, malgré son manque de contrôle territorial, ou attendre un nouveau changement dans la dynamique du conflit, au risque d’une crise permanente des réfugiés sans perspective de retour. L’inaction est toutefois la solution la plus dangereuse. La population rohingya au Bangladesh n’est pas statique. La criminalité, les risques de radicalisation, les réseaux de trafic et la détérioration des conditions de vie transforment les camps. Parallèlement, la situation à Rakhine évolue plus rapidement que les politiques du Bangladesh.

Dhaka a besoin d’une stratégie ancrée dans les réalités actuelles, et non dans des cadres diplomatiques élaborés il y a huit ans. L’État Rakhine n’est pas une zone de conflit isolée. Il se trouve à la croisée des routes commerciales régionales et borde le littoral vulnérable du Bangladesh. L’instabilité à Rakhine a déjà alimenté la violence transfrontalière, le trafic et les déplacements. À mesure que l’autorité de l’AA grandit, l’incertitude concernant les flux migratoires, l’insurrection et les activités criminelles s’intensifiera au Bangladesh, en Inde et même en Chine.

Pourtant, la communauté internationale continue de traiter la crise des Rohingyas comme si le temps s’était arrêté en 2017. Les financements se sont effondrés, l’attention politique s’est estompée et les agences humanitaires opèrent en marge des priorités mondiales. Mais la crise n’est pas figée. Elle est dynamique, dangereuse et s’accélère. L’offensive de l’AA n’est pas qu’un nouveau chapitre de la guerre civile au Myanmar. Il s’agit d’un changement structurel d’autorité sur une région dont l’avenir déterminera si les Rohingyas trouveront un jour un moyen de rentrer chez eux. Cela aggrave les souffrances humanitaires, sape les cadres de rapatriement existants et oblige le Bangladesh – ainsi que l’ensemble de la région – à réévaluer ses hypothèses avant que la crise ne s’enracine de manière irréversible. Le monde ne peut pas continuer à ignorer ce changement. Les Rohingyas ne peuvent pas survivre à un nouveau cycle de négligence. Leur avenir dépend des décisions prises maintenant, au lendemain de cette offensive, et non dans des années à venir, lorsque la fenêtre des possibles sera définitivement close.

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À propos de l’auteur: Clara Dubois

Clara Dubois suit l’actualité internationale, les affaires diplomatiques et les grands équilibres géopolitiques. Son travail met l’accent sur le contexte, les faits vérifiables et les conséquences concrètes des événements mondiaux.