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Ma robe rose était déchirée | Nouvelles

Le silence, souvent, est la première conséquence d'une agression sexuelle. Un silence imposé par la peur, la honte, mais aussi par un système judiciaire qui, trop souvent, laisse le temps effacer les preuves et les espoirs de justice.…

Ma robe rose était déchirée | Nouvelles

Le silence, souvent, est la première conséquence d’une agression sexuelle. Un silence imposé par la peur, la honte, mais aussi par un système judiciaire qui, trop souvent, laisse le temps effacer les preuves et les espoirs de justice. Un témoignage poignant sur les blessures invisibles et le long chemin vers la reconstruction.

Après une agression, les questions fusent, mais elles ne viennent pas de la victime. Ce sont les autres qui interrogent, qui cherchent des justifications, qui remettent en cause : « Que portiez-vous ? », « Pourquoi étiez-vous là ? », « Pourquoi n’avez-vous pas crié ? », « Pourquoi ne l’avez-vous pas signalé ? ». C’est comme si le corps de la victime était jugé, comme si la violence avait besoin d’une explication rationnelle pour être reconnue.

Jazmín Abdala se souvient d’une robe rose à volants, sa préférée, qu’elle a jetée après l’agression. Non pas à cause du tissu, mais parce que chaque fois qu’elle la voyait, elle était envahie par le dégoût envers son propre corps, par la honte d’avoir été regardée, touchée, violée. Pendant cinq ans, elle n’a pas pu porter une robe sans ressentir cette honte, cette sensation d’être exposée, vulnérable, en danger. La maltraitance, explique-t-elle, prive aussi de la liberté de s’habiller, de se mouvoir, de vivre.

L’abus n’est pas un simple souvenir, mais une expérience qui continue de résonner dans le corps. C’est apprendre, trop tôt, que quelqu’un s’est cru légitime de toucher, d’utiliser, de transgresser des limites. C’est le sentiment d’avoir vu quelque chose d’intime – l’intimité, la confiance, l’innocence – être brutalement arraché. On ne le perd pas, on nous le vole. Et même après des années, même après une thérapie, même après avoir retrouvé l’amour, quelque chose reste irrémédiablement brisé. On se réinvente, certes, mais parmi les épines, en apprenant à se méfier, à se protéger, à survivre.

Jazmín Abdala a été victime d’abus à l’âge de 12 ans. Et lorsqu’elle a enfin trouvé le courage de parler, elle n’a pas été crue. Elle a cherché de l’aide, mais s’est heurtée à l’incrédulité et au silence. Elle décrit des semaines de confusion, des réunions familiales tendues, la demande explicite de ne pas porter plainte. Si certains membres de sa famille l’ont soutenue, d’autres ont choisi de défendre l’agresseur. Elle souligne qu’en cas de vérité inconfortable, on ne choisit pas toujours de protéger la victime, et que cet abandon laisse des cicatrices profondes.

Un événement inattendu a marqué un tournant : la confidence de ses grands-mères. Sa grand-mère paternelle a brisé cinquante-cinq ans de silence, inspirée par le courage de Jazmín. « La douleur, lorsqu’elle trouve la permission, est encouragée à sortir », témoigne-t-elle. Elle a compris que la maltraitance n’est pas un acte isolé, mais une blessure transmise de génération en génération, un secret qui s’hérite du fait de l’impossibilité de le dire.

Deux ans plus tard, à 14 ans, Jazmín a subi une nouvelle agression lors d’une fête. Elle a alors appris ce qu’était la terreur, la solitude. Ses amis l’avaient abandonnée, elle était seule face à trois agresseurs. La peur l’a paralysée. Personne ne l’a aidée à surmonter ce traumatisme, à continuer à vivre comme une adolescente.

Comme de nombreuses victimes, elle n’a pas porté plainte. Et elle n’est pas un cas isolé. La majorité des victimes de violences sexuelles ne le font pas, non pas par mensonge ou exagération, mais par peur, par honte, par méfiance, par le sentiment d’être ignorées par le système judiciaire, et parce que les agressions sont souvent commises par des personnes proches. Pourtant, lorsqu’une victime prend la parole, le doute est souvent la première réaction.

Elle n’a pas porté plainte, non pas parce que les faits n’étaient pas réels, non pas parce que la douleur était inexistante, mais parce qu’elle pensait qu’il était nécessaire de survivre. Le silence, dans de nombreux cas, n’est pas un choix, mais une stratégie de survie.

C’est là que la loi entre en jeu, avec sa logique parfois déconnectée de la réalité vécue par les victimes. La prescription, le délai imparti par l’État pour enquêter sur un crime, est un obstacle majeur. Une fois ce délai dépassé, la justice ne peut plus agir. Elle ne nie pas l’agression, mais déclare simplement qu’il est trop tard pour agir. Ce « trop tard » ne se mesure pas à l’intensité du traumatisme, mais à la durée écoulée depuis les faits.

Des progrès ont été réalisés en Argentine. Pendant des années, le délai de prescription a commencé à courir à partir du jour de l’agression, comme si une jeune fille pouvait immédiatement dénoncer les faits, comme si le traumatisme ne bloquait pas, comme si le silence était un choix libre. Ce n’est qu’en 2011, puis en 2015, que des lois ont été adoptées reconnaissant que le moment de parler est différent pour chaque victime, et que le délai de prescription doit commencer lorsque la personne se sent prête à témoigner.

Mais cette protection n’est pas universelle. Elle ne concerne pas les victimes qui ont été agressées avant ces changements législatifs. Elle n’écoute pas celles qui ont mis des décennies à trouver le courage de parler. Elle ne sait que faire des voix qui arrivent tardivement, même si elles sont brisées, tremblantes, mais porteuses de la vérité. Si sa grand-mère devait porter plainte aujourd’hui, la réponse serait simple et cruelle : le délai est dépassé. Et en laissant impunis les agressions, on renforce l’idée que parler tardivement diminue la valeur du témoignage, qu’on arrive après la date limite, que la douleur n’est plus pertinente.

Elle n’a pas porté plainte et ne le regrette pas. Mais elle porte une culpabilité qui ne lui appartient pas : se demander si elle n’a pas causé plus de mal que de bien, si elle n’a pas laissé d’autres personnes en danger, si elle a échoué. C’est le deuil de ceux qui survivent sans justice, qui avancent avec une blessure ouverte.

Parfois, elle se sent encore souillée. Parfois, elle pense que personne ne pourra jamais l’aimer. Elle sait que ce sont des séquelles de l’abus, une stigmatisation qu’elle n’a pas choisie. Et personne ne peut comprendre ce qu’elle ressent mieux qu’elle-même. Elle ne souhaite à personne de vivre cela.

Ce témoignage est une façon d’embrasser la jeune fille qu’elle était, et d’offrir ses bras aux autres, pour qu’elles sachent qu’elles ne sont pas seules. Parler, même à voix basse, est un acte immense, car chaque mot prononcé est un câlin pour une autre victime.

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À propos de l’auteur: Nicolas Lefèvre

Nicolas Lefèvre couvre l’actualité française, de la vie politique aux questions sociales et économiques. Il privilégie les explications claires, les faits datés et les informations directement utiles au lecteur.