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Mes aventures et mésaventures dans les mondes des nootropiques

by Sophie Martin

Publié le 25 octobre 2025 09:19:00. La quête de l’amélioration cognitive, alimentée par des substances dites « nootropiques », est en plein essor. Mais derrière la promesse d’une intelligence accrue se cachent des questions éthiques et des effets potentiellement insoupçonnés, comme le révèle le récit d’une expérience personnelle.

  • Le terme « nootropique », inventé dans les années 1970, désigne initialement des substances censées améliorer l’apprentissage et la mémoire sans effets secondaires indésirables.
  • L’usage actuel des nootropiques s’est considérablement élargi, allant des compléments alimentaires aux médicaments, et est souvent motivé par une volonté d’optimisation personnelle.
  • L’obsession de l’amélioration cognitive peut s’avérer contre-productive, car le cerveau a également besoin de moments de repos et de distraction pour fonctionner de manière optimale.

Il y a quelques mois, j’ai exploré le monde des nootropiques, ces substances à la frontière entre médicaments, compléments alimentaires et produits pharmaceutiques, dans l’espoir d’améliorer mes performances cognitives. Une démarche motivée par la nécessité d’acquérir rapidement des connaissances en finance, mais aussi, avouons-le, par une certaine anxiété de performance et une curiosité insatiable : une pilule peut-elle réellement faciliter la compréhension de concepts complexes ?

L’histoire de ces substances remonte au chimiste et psychologue roumain Corneliu Giurgea, qui a forgé le terme « nootropique » en 1972 en combinant les mots grecs « nous » (esprit) et « trope » (changement). Giurgea définissait un nootropique comme une substance capable d’améliorer l’apprentissage et la mémoire, de protéger le cerveau contre les dommages chimiques et physiques, et dépourvue des effets sédatifs ou de diminution de la coordination motrice typiques des psychotropes. Il avait inventé ce concept en étudiant le piracétam, une molécule qu’il avait synthétisée une décennie plus tôt dans le même but : booster les capacités cognitives.

L’idée initiale était donc de créer des médicaments pour ceux qui se sentaient déjà bien, une approche typique de la pharmacologie soviétique qui avait également mis au point des substances comme le phénibut et le phénylpiracétam, destinées à aider les cosmonautes à rester calmes et vigilants dans l’espace.

De l’autre côté du rideau de fer, cette quête d’amélioration par la pharmacologie n’est pas sans rappeler la « pharmacologie cosmétique » décrite par le psychiatre américain Peter Kramer. Dans son ouvrage Écouter le Prozac (1993), Kramer s’interrogeait sur l’éthique de l’utilisation de substances psychoactives, y compris des antidépresseurs comme le Prozac, par des individus souhaitant modifier leur personnalité ou améliorer leurs performances sans souffrir de troubles psychologiques. Tout comme on peut recourir à la chirurgie esthétique non pas pour réparer une blessure, mais pour se conformer aux normes de beauté, on peut envisager de prendre un antidépresseur non pas pour se sentir mieux, mais pour optimiser son fonctionnement dans un environnement donné.

Aujourd’hui, le terme « nootropique » est à la mode dans les milieux anglophones intéressés par le bien-être personnel. On en discute abondamment sur Reddit, un réseau social organisé en communautés thématiques appelées « subreddits ». Les utilisateurs de ces forums décrivent des protocoles complexes, impliquant une dizaine de compléments par jour, associés à des règles de prise précises (à jeun, toutes les quelques heures, avec une cuillère à soupe d’huile d’olive, etc.). Ces protocoles sont présentés comme des routines rigides à suivre à la lettre.

Il est frappant de constater l’absence de dénominateur commun entre ces différents protocoles. Chacun expérimente et crée sa propre combinaison de nootropiques, par essais et erreurs, dans un univers en constante expansion. La définition initiale de Giurgea apparaît donc particulièrement restrictive, largement dépassée par l’usage de plus en plus libre du terme sur Reddit et ailleurs. On pourrait néanmoins définir les nootropiques comme toutes ces substances, des compléments alimentaires aux médicaments d’origine soviétique, qui promettent d’améliorer les performances de ceux qui se sentent déjà bien.

Mon exploration du monde des nootropiques a débuté par le piracétam, puis s’est étendue à d’autres racétams plus obscurs, à des compléments alimentaires relativement inoffensifs comme la l-théanine (particulièrement efficace associée à une tasse de café), et enfin à des substances issues des anciens arsenaux pharmaceutiques post-soviétiques, peu étudiées, et dont les rares études disponibles sont pour la plupart russes et menées sur des rats.

Pendant les premières semaines, je n’ai ressenti aucun effet notable. Le calcul du coût moyen pondéré du capital restait aussi insaisissable qu’avant. Persévérant, et compatissant avec les rats des laboratoires soviétiques, j’ai fini par percevoir de timides effets positifs (placebo ? L’avenir nous le dira). Confiant, j’ai osé tester des produits classés en section A du tableau des médicaments en Italie (la section réservée à la morphine et à la méthadone), une classification qui ne s’applique pas dans d’autres pays de l’Union européenne.

Malgré les limites de la législation italienne en matière de médicaments et de drogues, j’ai pensé que l’inclusion d’une substance dans la même catégorie que la morphine devait avoir une raison. Et j’ai rapidement découvert que cette raison résidait dans des effets secondaires que je n’aurais pas souhaités à mes pires ennemis, et encore moins à des rats de laboratoire. J’ai donc arrêté.

J’ai mis fin à toutes mes expérimentations avec les nootropiques. J’ai réalisé que je cherchais un raccourci qui n’existait pas, une solution miracle pour optimiser mes capacités cognitives. Le problème résidait dans une obsession constante de l’amélioration, dans la prétention d’être toujours au sommet de mes capacités intellectuelles.

Les nootropiques étaient devenus l’équivalent en pilule de l’application présentée dans le premier épisode de la septième saison de Miroir noir, la série Netflix qui explore les dérives potentielles de la technologie. Cette application permet de modifier son état mental en faisant glisser une barre sur l’écran de son téléphone. Besoin d’être au top de sa forme cognitive ? Un simple geste suffit. Le problème, c’est qu’il faut aussi savoir être distrait et se laisser aller de temps en temps.

Sur le plan intellectuel, j’ai trouvé une confirmation à cette idée dans le concept de « défi optimal », tel que décrit par le psychologue Mihály Csíkszentmihályi dans son ouvrage Flow : l’expérience du bonheur. Pour atteindre un état de concentration profonde, nous avons besoin d’un équilibre dynamique entre des moments de tension et de relaxation, de concentration et de distraction.

J’ai pris conscience de cette réalité un mardi soir à la salle de sport, après un entraînement intense et un sauna à 100 degrés. En sortant du sauna, j’ai découvert que les douches étaient hors service et que seule de l’eau chaude coulait. Un sauna sans douche froide est dénué de sens. C’est l’alternance de chaleur et de froid qui procure une sensation de bien-être.

Les nootropiques promettent d’améliorer les performances de ceux qui se sentent déjà bien, mais cette volonté d’optimisation constante se heurte à la biologie de notre cerveau, qui a besoin d’alternance. Le désir d’optimisation est également présent dans de nombreux concepts financiers que j’ai dû étudier. Mais même dans ce domaine, certains chercheurs, comme le statisticien, philosophe et ancien trader financier Nassim Nicholas Taleb, soutiennent que la recherche d’une optimisation constante finit par créer des systèmes (entreprises, pays) et des individus plus fragiles et moins résistants aux chocs.

Dans son livre Antifragile, un ouvrage de près de huit cents pages qui suscite parfois l’admiration et parfois l’interrogation quant à la manière dont l’auteur a réussi à le publier (et pourquoi il n’y a pas encore de statues à son effigie sur les places devant toutes les bourses du monde, à l’instar de l’œuvre de Maurizio Cattelan à Milan), Taleb écrit :

« L’obsession moderne pour l’efficacité et l’optimisation conduit inévitablement à la fragilité : les systèmes (et les personnes) qui tentent d’éliminer toute variabilité finissent par être plus vulnérables lorsque surviennent les inévitables chocs. »

Alors, que reste-t-il de tous ces nootropiques consommés ? Rien, si ce n’est le souvenir de l’argent dépensé (quelques dizaines d’euros) et la conviction qu’il faut aussi se sentir mal de temps en temps pour se sentir bien. L’optimisation à tout prix est un mantra contemporain dont on peut se passer.

En conclusion, je dois reconnaître que j’ai théoriquement trouvé un nootropique aux bases scientifiques solides, sans frais et sans risque : l’effet placebo. Comme l’explique le journaliste scientifique David Robson dans son livre L’effet d’attente, un examen approfondi des mécanismes sous-jacents à l’effet placebo, nos attentes et nos croyances peuvent radicalement modifier notre réalité physique et mentale. Robson cite des études montrant que les personnes qui croient (à tort) avoir bien dormi obtiennent de meilleures performances cognitives, que la longévité et la santé physique sont également influencées par nos croyances sur le vieillissement, et que le stress peut être reconfiguré mentalement comme un facteur améliorant les performances physiques et mentales.

Robson décrit également une expérience où des cyclistes ont été invités à parcourir un circuit virtuel contre un avatar représentant leur record personnel. Les cyclistes ont fini par dépasser ou rattraper leur avatar, alors qu’il s’avérait en réalité plus rapide que leur record. Ils avaient littéralement dépassé leurs limites grâce à une croyance erronée.

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