Publié le 12 novembre 2025 à 02h17. À 92 ans, l’acteur japonais Tatsuya Nakadai a offert une dernière représentation mémorable dans « La Mère Courage et ses enfants » de Bertolt Brecht, témoignant d’une carrière exceptionnelle et d’un engagement indéfectible envers le théâtre.
- Tatsuya Nakadai, figure emblématique du cinéma et du théâtre japonais, a tiré sa révérence sur scène le 30 mai 2025 avec une interprétation poignante de « La Mère Courage et ses enfants ».
- Fondateur de l’« École anonyme », Nakadai a consacré sa vie à la formation de jeunes acteurs et à l’exploration des profondeurs de l’âme humaine.
- Son parcours, marqué par la pauvreté, la guerre et la quête de sens, a nourri un talent exceptionnel, reconnu aussi bien au cinéma qu’au théâtre.
La scène est restée silencieuse, captivée. Le 30 mai dernier, au théâtre Noto de Nanao, dans la préfecture d’Ishikawa, Tatsuya Nakadai, 92 ans, achevait sa carrière scénique avec une performance qui relève du miracle. Il incarnait le rôle principal de « La Mère Courage et ses enfants », l’œuvre emblématique de Bertolt Brecht. Ceux qui ont assisté à cette représentation en édition limitée ont été profondément touchés par la force et la résilience qui émanaient de l’acteur, même dans ses dernières années.
Tatsuya Nakadai est sans conteste l’une des figures les plus marquantes du théâtre et du cinéma japonais. Son regard perçant, son visage expressif et sa stature imposante lui ont permis d’exceller dans des rôles variés, des personnages machiavéliques des pièces de Shakespeare aux figures tourmentées des drames japonais. Même lorsqu’il interprétait des personnages intègres, son aura unique laissait une impression durable.
Son histoire personnelle est aussi captivante que ses performances. Orphelin à l’âge de huit ans, Nakadai a connu la misère durant son adolescence. Les traumatismes de la guerre, notamment le souvenir d’une jeune fille dont il n’a pu que retenir la main lors d’un bombardement de Tokyo, ont profondément marqué sa vision du monde. Il a même flirté avec la délinquance, s’impliquant dans des activités illégales avant de trouver sa voie dans le théâtre.
C’est sous la tutelle de Chida Koriya, fondateur de la compagnie de théâtre Haiyuza, que Nakadai a véritablement affûté son talent. Chida lui a enseigné l’importance de l’exploration de la nature humaine et lui a transmis les techniques d’expression vocale et corporelle essentielles à son art. Il y rencontra également Kyoko Miyazaki, sa future épouse et partenaire de scène.
L’âge d’or du cinéma japonais d’après-guerre a vu Nakadai collaborer avec les plus grands réalisateurs. Son interprétation dans « L’état de la Terre » de Masaki Kobayashi, un film poignant se déroulant en Mandchourie (nord-est de la Chine), reste gravée dans les mémoires. Une scène en particulier témoigne de son dévouement : lors du tournage dans la neige à Hokkaido, Nakadai est resté immobile, submergé par la neige, jusqu’à ce que son corps soit entièrement recouvert, afin de rendre l’épuisement de son personnage le plus authentique possible.
L’acteur a toujours souligné la différence entre la performance sur scène, qui lui appartient entièrement, et le travail au cinéma, où le réalisateur a le dernier mot. Il a su transposer son expérience théâtrale au cinéma, notamment grâce à sa collaboration avec Akira Kurosawa sur des films tels que « Yojimbo » et « Tsubaki Sanjuro », puis « Kagemusha » et « Ran », où il a impressionné le public par la profondeur de son jeu.
En 1975, Nakadai a fondé Wumingjuku, une école de théâtre qui a contribué à former de nombreux acteurs japonais renommés, tels que Koji Yakusho et Mayumi Wakamura. Même après la mort de sa femme, il a continué à considérer les jeunes acteurs comme des partenaires et à se remettre en question quotidiennement.
Le théâtre Noto, lieu de ses dernières représentations, est un espace unique, né de la transformation d’un ancien terrain d’entraînement militaire. Ce lieu symbolique a permis à Nakadai de créer un style de théâtre hybride, combinant les codes du cinéma et du théâtre. Il continuait, malgré l’âge, à répéter avec acharnement et à diriger des séances de formation intensives, comparant l’automne de sa vie à un « automne rouge » vibrant plutôt qu’à un « automne blanc » terne, et incarnant la devise de la « pratique permanente ».
Yoichi Uchida, membre du comité de rédaction de Nihon Keizai Shimbun (version chinoise : site Web chinois Nikkei)
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