Publié le 26 novembre 2025 10h15. Des vagues de suppressions d’emplois secouent les grandes entreprises américaines, de la distribution à la finance en passant par la technologie, un phénomène alimenté par les progrès rapides de l’intelligence artificielle et suscitant des inquiétudes quant à l’avenir du travail.
- Amazon, UPS et Target ont lancé des plans de restructuration massifs, entraînant des suppressions de postes.
- D’autres géants comme Citigroup, Meta-Facebook, Walmart et General Motors prévoient des licenciements ou un gel des embauches.
- L’intelligence artificielle est présentée comme un facteur clé de cette vague de suppressions, capable de remplacer des tâches auparavant effectuées par des employés et des cadres.
Les États-Unis connaissent une vague de suppressions d’emplois sans précédent, particulièrement marquée dans le secteur technologique. En octobre dernier, 128 000 des 172 000 suppressions de postes enregistrées concernaient des entreprises du secteur numérique. Cette situation donne du crédit aux prédictions, formulées depuis des années, d’une « apocalypse du travail intellectuel en col blanc » provoquée par l’essor de l’intelligence artificielle (IA). La question se pose : s’agit-il d’une simple adaptation du marché du travail ou d’une transformation plus profonde ?
Les experts divergent sur l’impact à long terme de l’IA sur l’emploi. Certains, qualifiés de « techno-pessimistes », craignent une destruction massive d’emplois, tandis que d’autres, plus optimistes, estiment que de nouveaux secteurs d’activité émergeront pour absorber les travailleurs déplacés. Fabien Curto Millet, économiste en chef de Google, a récemment minimisé la situation, soulignant que les transformations agricoles et industrielles passées ont entraîné des pertes d’emplois, mais ont finalement conduit à une augmentation globale de l’emploi. Il rappelle que, au milieu du XIXe siècle, l’agriculture employait plus de la moitié de la population active, contre seulement 1,5 % aujourd’hui, selon les données de l’Organisation internationale du travail (OIT). Les métiers d’artisan, comme forgeron ou cordonnier, qui représentaient autrefois près de 2 % de la main-d’œuvre, sont aujourd’hui statistiquement insignifiants, mais le marché du travail a toujours trouvé un nouvel équilibre.
Cependant, Stuart Russell, professeur d’informatique à l’Université de Yale, met en garde contre un développement incontrôlé de l’IA. Il observe que les modèles économétriques prédisant une augmentation de la demande de main-d’œuvre à l’ère de l’IA se sont révélés inexacts, car le travail est de plus en plus effectué par des machines. Dario Amodei, pionnier dans le développement de modèles d’intelligence artificielle au sein de son entreprise Anthropic, estime que l’IA pourrait remplacer jusqu’à la moitié des emplois de niveau intermédiaire, notamment les traducteurs, les programmeurs, les juristes, les comptables, les diagnostiqueurs médicaux et même les journalistes.
De nombreux dirigeants de grandes entreprises technologiques partagent cette analyse, mais hésitent à en parler ouvertement. Certains espèrent que de nouveaux emplois émergeront, mais ne sont pas encore en mesure de les identifier. D’autres craignent que des discussions publiques sur l’impact de l’IA ne conduisent à des réglementations qui freineraient l’innovation.
Ce qui distingue cette crise du marché du travail de la révolution industrielle, selon les experts, est la rapidité du changement technologique. La révolution industrielle s’est déroulée sur une période plus longue, permettant une adaptation progressive. De plus, elle concernait principalement le remplacement du travail physique. Aujourd’hui, le changement est beaucoup plus rapide et touche également le travail intellectuel. L’IA, grâce à sa capacité à traiter d’énormes quantités de données et à imiter les capacités humaines, envahit le domaine du langage, qui est au cœur de notre nature et de notre capacité à nous distinguer dans le règne animal.
Kai-Fu Lee, scientifique et entrepreneur chinois ayant travaillé chez Google, Apple et Microsoft, avait déjà alerté, il y a huit ans lors d’un séminaire au MIT à Boston, sur le potentiel de la Chine à surpasser les États-Unis dans le domaine de l’intelligence artificielle. Il avait alors souligné la nécessité de repenser la conception même du travail face à la capacité croissante de l’IA à remplacer l’humain dans de nombreuses tâches. Le magazine technologique du MIT confirme aujourd’hui la domination de la Chine dans la course à l’IA. Il est donc peut-être temps de prendre au sérieux l’autre prédiction de Kai-Fu Lee : la nécessité d’une adaptation profonde du monde du travail.
L’article d’opinion du Corriere della Sera est signé par Massimo Gaggi, correspondant en chef et chroniqueur du quotidien italien. Il vit à New York et se consacre à l’étude des changements sociaux et technologiques aux États-Unis, en particulier l’impact des nouvelles technologies sur les inégalités. Son site personnel présente ses travaux.
Un ouvrier travaillant sur la construction d’un toit. Image illustrative. PHOTO : © Mishelmail9 | Dreamstime.com
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