Les prix du homard en Gaspésie affichent une hausse atypique à 8,48 $ la livre lors de la troisième semaine de vente en mai 2026. Alors que le marché chute traditionnellement après la fête des Mères, un printemps tardif et des pénuries d’approvisionnement perturbent les cycles économiques habituels du secteur.
Le cycle saisonnier du homard suit généralement une courbe prévisible : un pic de demande pour la fête des Mères, suivi d’une correction rapide des prix. Cette année, la trajectoire est inverse. Après deux premières semaines stables à 8,38 $ la livre, le prix a grimpé à 8,48 $ lors de la troisième semaine. Selon Le Soleil, cette tendance contredit la logique du marché, où les prix chutent normalement après la première ou la deuxième semaine de vente.
Cette déconnexion est d’autant plus frappante lorsqu’on observe les marchés voisins. Au Nouveau-Brunswick, la tendance est restée conventionnelle : les pêcheurs ont reçu 8 $ la livre il y a deux semaines, avant de descendre à 7 $ la semaine dernière. En Gaspésie, le prix élevé persiste, ne procurant aucun avantage comparatif, que le produit soit vendu vivant ou transformé.
L’impact d’un printemps tardif sur l’offre
Le déclencheur de cette instabilité est climatique. La majorité des homardiers gaspésiens ont mis leurs casiers à l’eau le 3 mai, faisant face à des eaux froides et agitées par les vents. Ce démarrage tardif a limité les prises initiales, créant une rareté artificielle sur le marché à l’approche du 10 mai.
L’effet a été amplifié aux Îles-de-la-Madeleine, où les premières captures n’ont eu lieu que le lendemain de la fête des Mères. Ce décalage a forcé certains transformateurs à modifier leur stratégie d’approvisionnement pour maintenir leurs engagements commerciaux.
Roch Lelièvre, président de l’entreprise Lelièvre, Lelièvre et Lemoignan
Un mode de calcul contesté par les acteurs du terrain
Au-delà de la météo, c’est la méthode de détermination des prix qui soulève des questions. Le prix hebdomadaire repose sur les trois plus grosses factures de vente émises par les producteurs, sans restriction géographique. Ce système, adopté à la fin des années 2010 pour répondre au mécontentement des pêcheurs, pourrait aujourd’hui masquer la réalité du marché.
L’analyse de Roch Lelièvre suggère que cette moyenne est biaisée par la compétition entre les grands producteurs des Îles-de-la-Madeleine. Si les transactions les plus élevées concernent exclusivement du homard de forte taille — qui génère naturellement un meilleur prix — le prix hebdomadaire affiché ne reflète plus la valeur réelle de la production globale.
Cette situation crée un paradoxe : alors que les prix sont élevés, le marché américain répond avec lenteur, tant pour le homard vivant que pour les produits transformés.
Pressions logistiques et enjeux de main-d’œuvre
Pour une entreprise comme Lelièvre, Lelièvre et Lemoignan, basée à Sainte-Thérèse-de-Gaspé, ces fluctuations ne sont pas seulement des chiffres comptables, mais des défis opérationnels. La gestion d’une usine employant 225 personnes, dont 98 travailleurs mexicains, exige une stabilité des flux de matières premières pour optimiser la productivité.
L’obligation d’importer du produit depuis Terre-Neuve ou les Maritimes pour pallier les manques locaux ajoute des coûts logistiques et complexifie la chaîne de valeur. Lorsque le prix d’achat local est artificiellement maintenu à un niveau élevé sans demande correspondante, la rentabilité des transformateurs est directement menacée.
Le secteur se trouve donc à un point de bascule. Si le prix ne s’ajuste pas rapidement à la baisse pour s’aligner sur les marchés du Nouveau-Brunswick et les États-Unis, la Gaspésie risque de perdre en compétitivité. L’enjeu pour les prochaines semaines sera de déterminer si cette hausse est une anomalie passagère due au climat ou le signe d’une mutation plus profonde dans la fixation des prix du crustacé.
