Home AffairesPas seulement de l’argent : la véritable dette que nous laissons à notre progéniture

Pas seulement de l’argent : la véritable dette que nous laissons à notre progéniture

by Amélie Bernard

Publié le 29 décembre 2025 à 15h52. Au-delà des débats actuels sur les retraites, les jeunes députés allemands pointent du doigt un fardeau bien plus lourd pesant sur les générations futures : une dette écologique et sociale qui menace leur avenir même. L’écologue Pierre Ibisch appelle à une remise en question profonde des priorités politiques.

  • Les jeunes parlementaires allemands mettent en garde contre une accumulation de dettes qui dépasse largement les questions de financement des retraites.
  • Cette dette prend des formes multiples, allant de la précarité financière à la dégradation de l’environnement et aux risques géopolitiques.
  • L’auteur plaide pour une politique axée sur la responsabilité intergénérationnelle, s’inspirant des travaux de Willy Brandt sur la justice mondiale.

Le débat sur la réforme des retraites en Allemagne a mis en lumière une fracture générationnelle. Si les discussions se sont apaisées, la question de l’équité entre les générations reste brûlante. Des députés issus des rangs de la CDU ont pris position, signalant une volonté de dépasser la gestion des problèmes immédiats au profit d’une politique durable, un concept pourtant maintes fois proclamé mais rarement appliqué.

Nombre d’acteurs politiques semblent privilégier les intérêts des aînés, au détriment des préoccupations de la jeunesse. Cette situation est particulièrement flagrante dans le dossier des retraites, où s’opère une véritable épreuve de force. Mais la véritable menace pour l’avenir des jeunes ne réside-t-elle pas dans les coûts de la prévoyance, mais dans un ensemble de défis bien plus vastes et complexes ? Le conflit actuel offre en tout cas une opportunité de réexaminer en profondeur les questions de durabilité et de viabilité à long terme.

Des dettes qui dépassent le simple manque d’argent

Il est encourageant de voir les jeunes députés rappeler la nécessité d’une justice intergénérationnelle. Il est inacceptable que la défense des droits acquis par les générations précédentes se traduise par un endettement croissant légué aux jeunes et aux générations futures. Cette dette ne se limite pas à un manque de ressources financières, elle prend des formes bien plus alarmantes.

Les jeunes générations ne sont pas seulement inquiètes de ne pas pouvoir financer les retraites de leurs aînés, alors même que leur propre sécurité financière est de plus en plus incertaine. Elles doivent également faire face à la perspective d’un pays aux infrastructures défaillantes et à un système de santé sous tension, dans un contexte mondial marqué par des crises géopolitiques et économiques.

Dans ce nouvel environnement, des acteurs comme la Chine, longtemps négligés, revendiquent désormais une place de choix sur la scène internationale, voire le leadership. Les marchés évoluent à une vitesse fulgurante, les révolutions technologiques dévorent leurs propres créations et des conflits militaires de grande ampleur se profilent à l’horizon.

La véritable dette que nous laissons à nos descendants

Mais ces risques ne sont pas les seuls auxquels les jeunes sont confrontés. L’avenir se dessine comme une planète de plus en plus peuplée, où les crises, qu’elles soient sanitaires, économiques ou politiques, peuvent se propager rapidement à travers le monde. Le changement climatique, causé par les activités humaines, accentue encore ces menaces.

Ce sont là les glissements de terrain de la dette qui érodent les fondations de notre prospérité et menacent en particulier les jeunes générations : inondations dévastatrices, canicules extrêmes, sécheresses prolongées, effondrement des forêts et des stocks de poissons, épuisement des sols, disparition d’espèces essentielles à l’équilibre de la biosphère, pertes de récoltes et pénuries d’eau.

Ce scénario catastrophe ne concerne pas seulement des pays lointains frappés par le mauvais sort. Il se manifeste déjà, lentement mais sûrement, et se traduit par des phénomènes observables dans le paysage allemand lui-même.

Se souvenir de Willy Brandt : « Assurer la survie »

Pourquoi la résistance des jeunes conservateurs se limite-t-elle aux questions financières liées aux retraites ? Pourquoi ne s’engagent-ils pas davantage en faveur d’une politique fondée sur la responsabilité, la prudence et la prévention, et visant avant tout à préserver les bases de la vie ?

Pourquoi les sociaux-démocrates et la gauche ont-ils du mal à concilier la justice sociale et la justice écologique intergénérationnelle ? Qu’est-il advenu de l’esprit pionnier de la durabilité au sein du SPD ? Les dirigeants du parti ont-ils réellement célébré, ou même pensé, au « rapport Brandt » publié il y a 45 ans, en 1980 ?

L’ancien chancelier et prix Nobel de la paix Willy Brandt, à la tête de la Commission Nord-Sud, avait soumis un rapport au secrétaire général des Nations Unies appelant à plus de justice dans le monde. Dans l’introduction de ce rapport, il soulignait la nécessité de « prouver que les menaces mortelles auxquelles nos enfants et petits-enfants sont exposés peuvent être évitées. Et que nous avons de bonnes chances – que nous vivions au nord ou au sud, à l’est ou à l’ouest – si nous sommes prêts à les saisir. Si nous sommes déterminés à façonner l’avenir du monde de telle manière qu’il soit caractérisé par la paix et le bien-être, par la solidarité et la dignité. »

Avant même que le terme « durabilité » ne soit inventé, Brandt posait la question cruciale de la responsabilité envers les générations futures : « Voulons-nous vraiment léguer à nos descendants une planète détruite – avec des déserts en expansion, des sols pillés, des paysages dévastés, un environnement malade ? » Il insistait sur le fait que la protection de l’environnement ne doit pas être considérée comme une abstraction, mais comme une question de survie : « Il ne s’agit pas seulement de certains risques pour l’environnement, mais aussi du fait que notre planète est pillée sans égard pour les générations futures. »

Après Brandt, quel chancelier, ancien ou actuel, a souligné avec autant de clarté et de pertinence le danger grave dans lequel nous nous engageons avec notre modèle de développement ? Chers sociaux-démocrates, relisez Brandt ! Et tous les autres aussi, du début à la fin. Aujourd’hui, la polycrise mondiale est plus aiguë et scientifiquement documentée qu’il y a 45 ans.

Il convient également de saluer l’ancien ministre fédéral SPD Volker Hauff, qui a participé à la Commission mondiale sur l’environnement et le développement, également connue sous le nom de Commission Brundtland, et qui a lancé le concept de « développement durable » à l’échelle mondiale, à l’occasion de son 85e anniversaire, célébré fin 2025.

Nous sommes aujourd’hui une fois de plus contraints de réexpliquer le concept de durabilité, car certains politiciens de droite le considèrent à tort comme une idéologie anti-économique à combattre. Comme le souligne le physicien Hans-Peter Dürr dans son essai « Quelle est la viabilité future ? », il s’agit de « préserver le potentiel du système terrestre », c’est-à-dire sa capacité à évoluer, sa vitalité, sa productivité, son élasticité et sa robustesse.

C’est la question fondamentale qui se pose à notre pays aujourd’hui. Elle se manifeste implicitement dans le débat sur les retraites au Bundestag, mais uniquement sous l’angle d’une dimension financière très limitée : « Quelle est la viabilité future ? »

« L’Allemagne durable » était le titre d’une étude commandée il y a près de 30 ans par le BUND et Misereor à l’Institut de Wuppertal pour le climat, l’environnement et l’énergie, et publiée sous la direction de Reinhard Loske. La « viabilité future » prend de l’âge. Il est temps d’agir sérieusement sur le plan politique.

Que diriez-vous d’un « conseil des compétences du futur » ?

Espérons que les jeunes politiciens du Bundestag prendront davantage conscience des risques majeurs qui pèsent sur la viabilité future. Il ne s’agit pas seulement de notre système de retraite, mais de l’espace vital de l’espèce humaine. Il est urgent que davantage de voix s’élèvent, tant chez les jeunes que chez les moins jeunes. L’âge et l’expérience ne doivent pas empêcher quiconque d’élaborer des politiques responsables et durables, au sens le plus profond du terme.

En théorie, il serait judicieux de créer une troisième chambre législative, un « Conseil du développement durable » indépendant des partis. Les membres de ce conseil seraient chargés d’évaluer chaque proposition de loi exclusivement du point de vue des générations futures et auraient le droit de rejeter les projets jugés critiques par un veto. Le caractère irréaliste de cette idée la rend d’autant plus séduisante.

Pour conclure, une phrase tirée de l’introduction du rapport « Assurer la survie » de Willy Brandt, rédigé en 1979 : « Façonner notre avenir est trop important pour être laissé aux seuls gouvernements et experts. »

Prof. Dr Pierre Ibisch, biologiste et professeur d’écologie sociale des écosystèmes forestiers, est un expert en conservation de la nature et en développement durable. Il fait partie de notre Cercle d’experts. Le contenu représente son opinion personnelle basée sur son expertise individuelle.

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