Publié le 15 novembre 2023. L’ascension fulgurante et les troubles familiaux qui ont marqué l’empire de la grande distribution Dunnes Stores sont au cœur d’une nouvelle biographie qui explore les scandales, les succès et les luttes de succession au sein de cette dynastie irlandaise.
- Ben Dunne Sr, fondateur de Dunnes Stores, aurait détesté l’idée d’un livre détaillant les affaires familiales.
- La biographie révèle des batailles intestines, des scandales politiques et des problèmes de dépendance au sein de la famille Dunne.
- Margaret Heffernan, actuelle dirigeante, a réussi à moderniser l’entreprise tout en préservant son identité unique.
L’histoire de Dunnes Stores, selon l’auteur Matt Cooper, est une saga commerciale sans équivalent dans l’histoire de l’État irlandais. Son ouvrage, Dynastie (Ériu, 21,99 €), publié au format 358 pages, plonge au cœur des secrets et des controverses qui ont façonné l’une des plus grandes chaînes de magasins du pays.
Ben Dunne Sr, le fondateur, était un personnage excentrique et autoritaire. En 1971, dans une rare interview accordée à l’Irish Times, il se comparait au pape, affirmait que le travail était son seul loisir et qualifiait les jeunes clients de Dunnes de « moutons tous habillés de la même manière ». Il avait une philosophie simple : « empilez haut, vendez bon marché », une stratégie qui a rapidement porté ses fruits et permis à Dunnes Stores de se développer à travers l’Irlande.
Pourtant, cette richesse immense ne semblait pas lui apporter le bonheur. Cooper relate son comportement avare à l’hôtel Shelbourne, où il refusait de laisser des pourboires et se contentait de repas simples agrémentés de ketchup. Il exigeait une déférence totale de son personnel, même des cadres supérieurs, qui étaient tenus de l’appeler « M. Dunne ». Il avait mis en place une fiducie pour assurer la pérennité de l’entreprise familiale, mais, comme le souligne Cooper, « maintenir le contrôle au-delà de la tombe est une illusion égoïste ».
La succession s’est avérée complexe et douloureuse. Frank, l’aîné, préférait l’élevage de chevaux à la gestion des magasins et a sombré dans l’alcoolisme. Ses sœurs, Elizabeth et Thérèse, ont également connu des vies difficiles, marquées par la dépendance, et sont décédées jeunes. C’est finalement Ben Jr, un homme impulsif et déterminé, qui a pris les rênes.
Ben Jr a mené une guerre des prix acharnée dans le secteur de la grande distribution et n’hésitait pas à déclarer : « En affaires, il est utile d’avoir un ennemi ». Son attitude intransigeante envers les employés qui refusaient de manipuler les fruits d’Afrique du Sud, en pleine période d’apartheid, a valu à Dunnes Stores d’être qualifié de « visage inacceptable du capitalisme irlandais » par un syndicaliste.
Cooper suggère que Ben Jr était déjà confronté à de graves problèmes de santé mentale. La biographie relate de manière poignante son kidnapping par l’IRA provisoire en 1981, une épreuve traumatisante qui l’a conduit à se cacher dans une tombe ouverte. L’auteur explore différentes théories concernant le paiement de la rançon, sans parvenir à une conclusion définitive.
L’ouvrage révèle également une confession troublante de Ben Jr, qui aurait admis avoir engagé trois hommes pour enlever un artiste avec lequel sa femme entretenait une liaison, l’emmener dans les montagnes de Dublin et menacer sa vie. Cooper nuance cette affirmation, soulignant que Ben Jr avait peut-être tendance à embellir ses récits.
La descente aux enfers de Ben Jr est bien connue, et Cooper la décrit avec une précision saisissante. Sa crise de cocaïne dans un hôtel de Floride, où il s’est déshabillé et a failli sauter d’un balcon au 17e étage, tout en brandissant un morceau de bois « comme un King Kong fou », est un épisode particulièrement choquant.
Ses paiements secrets à Charles Haughey et Michael Lowry ont conduit à l’ouverture du tribunal McCracken. Après une analyse minutieuse de cette affaire complexe, Cooper conclut que la principale motivation de Ben Jr était « son besoin que les gens l’apprécient ». Dans le cas de Haughey, cette générosité n’a manifestement pas porté ses fruits. L’ancien Taoiseach aurait déploré, en guidant Dunne en fauteuil roulant après une blessure, : « Si j’avais su ce qui allait se passer, je l’aurais poussé dans le lac. »
Malgré les difficultés rencontrées par les générations précédentes, Dunnes Stores a su se relever grâce à la détermination de Margaret Heffernan. Religieuse, charitable mais inflexible, elle a pris le contrôle après l’implosion de Ben Jr et a réussi à positionner Dunnes Stores sur un segment plus haut de gamme, tout en préservant son identité irlandaise. Cooper se demande rhétoriquement : « Nommez une autre femme qui en a fait plus pour les affaires irlandaises ? »
Avec la fille de Margaret, Anne, et sa nièce Sarah occupant désormais des postes de direction, l’avenir de la marque semble assuré. Le slogan publicitaire emblématique de Dunnes Stores, « Un meilleur rapport qualité-prix les bat tous ! », résonne toujours, mais ce portrait nuancé de la famille Dunne invite à se demander si l’héritage de Ben Sr était vraiment une aubaine.
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