L’attractivité de la Norvège pour les travailleurs étrangers s’érode : le nombre d’immigrés venus chercher un emploi a chuté de près de 30 % en un an, signalant un changement profond dans le marché du travail norvégien.
Alors que la Norvège a longtemps compté sur l’immigration de main-d’œuvre pour combler ses besoins, les chiffres récents révèlent un déclin inquiétant. En 2024, seulement 10 222 travailleurs sont arrivés, soit environ 3 500 de moins qu’en 2023, selon les données de Statistique Norvège (SSB). L’immigration globale, toutes catégories confondues, a diminué de 30,3 % sur la même période.
Ce recul s’observe après un bref rebond post-pandémie, qui était en grande partie dû à l’afflux de réfugiés ukrainiens. Les arrivées de réfugiés ont d’ailleurs elles aussi baissé, de 38,9 % entre 2023 et 2024. À titre de comparaison, entre 2004 et 2014, la Norvège avait connu un véritable boom migratoire suite à l’expansion de l’Union européenne, avec un pic de près de 27 000 nouveaux arrivants en 2011.
Plusieurs facteurs expliquent cette tendance. La Pologne, traditionnellement la principale source de main-d’œuvre pour la Norvège, connaît une situation économique en forte amélioration. « Il y a seulement 10 ou 15 ans, le chômage était élevé en Pologne et beaucoup de ceux qui avaient un emploi estimaient que leur salaire était à peine suffisant », explique le journaliste Bård Amundsen, cité par forskning.no. Aujourd’hui, le taux de chômage a atteint un niveau record de 3 %, et le PIB par habitant a triplé en 30 ans. Le Fonds monétaire international (FMI) prévoit même que la Pologne dépassera le Japon en termes de pouvoir d’achat par personne.
La dépréciation de la couronne norvégienne joue également un rôle. Sa valeur a chuté de plus de 40 % par rapport au złoty polonais au cours de la dernière décennie, réduisant l’attrait financier de travailler en Norvège.
Cependant, les aspects économiques ne sont pas les seuls en cause. Des chercheurs de l’Institut Fafo pour le travail et la recherche sociale soulignent le manque d’intégration sociale des travailleurs immigrés de l’Union européenne. Contrairement aux réfugiés, ces travailleurs bénéficient de peu ou pas de soutien pour apprendre le norvégien ou s’intégrer dans la société. « Depuis 20 ans, nous pensons que ‘travail est synonyme d’intégration' », a déclaré Anne Mette Ødegård, chercheuse à Fafo. « Nos expériences montrent que ce n’est pas le cas. »
« Les travailleurs migrants de l’UE ont été qualifiés d' »immigrés qui doivent se débrouiller seuls » », a-t-elle ajouté.
Par ailleurs, le professeur de sociologie Johan Fredrik Rye de l’Université d’Oslo observe que les immigrés sont de plus en plus nombreux à occuper des emplois physiquement exigeants, mal rémunérés et offrant peu de perspectives d’évolution. « Une conclusion constante de nos recherches est que de nombreux travailleurs immigrés se sentent comme des « citoyens de seconde classe » en Norvège », a-t-il affirmé.
Ce déclin de l’immigration de main-d’œuvre survient à un moment critique, alors que la Norvège est confrontée à une pénurie de personnel qualifié dans des secteurs clés tels que la santé, l’industrie et la construction. Le problème est généralisé : « 99 % de toutes les entreprises de l’UE signalent des difficultés à recruter des travailleurs qualifiés », souligne Anne Mette Ødegård. L’Europe entière est en compétition pour attirer les mêmes profils.
Les chercheurs estiment que la Norvège doit désormais faire plus que proposer des emplois pour rester attractive. L’intégration et le sentiment d’appartenance doivent devenir des priorités. La question se pose : si la Norvège continue de construire de nouveaux logements, d’où viendra la main-d’œuvre nécessaire pour l’industrie, la santé et les services de soins ?