L’Ouzbékistan est le théâtre d’une montée des inquiétudes concernant l’influence économique croissante de la Chine, alimentée par des accusations de rachat de terres et de licences minières. Ces préoccupations, largement diffusées sur les réseaux sociaux, ont poussé le gouvernement ouzbek à tenter de calmer la population, tout en pointant du doigt une possible désinformation orchestrée de l’étranger.
Le début de cette vague de critiques peut être attribué à une vidéo YouTube publiée le 23 février 2025, intitulée « L’Ouzbékistan a été vendu à la Chine » (Xitoga Sotilgan O’Zbekiston). Dans cette vidéo, Fazliddin Shahobiddin, un Youtubeur ouzbek, exprimait son regret de voir des entreprises portant des noms chinois proliférer dans le pays, tandis que les commerces arborant des noms arabes et islamiques étaient contraints d’adopter des dénominations ouzbèkes. Il évoquait également l’acquisition par des entreprises chinoises de licences d’extraction de ressources, de terres et d’or, ainsi qu’une dette extérieure croissante envers Pékin, assortie, selon lui, de conditions portant sur la politique à l’égard de la population musulmane.
Le 5 mars, une autre chaîne YouTube, « Démocrate », a publié une vidéo intitulée « Le conflit chinois en Ouzbékistan : les Chinois ne viennent pas seulement, ils s’installent ». Cette vidéo affirmait que des citoyens chinois avaient acquis des propriétés dans le pays, notamment des marchés importants de la capitale, Taskent, tels qu’Askiya et Abu Sahiy. Elle soulignait également leur présence croissante dans les makhallas, les quartiers résidentiels traditionnellement peuplés d’Ouzbeks.
Par ailleurs, l’homme d’affaires local Hasan Mamasaidov a diffusé une vidéo sur plusieurs plateformes, dont un canal Telegram comptant plus de 870 000 abonnés, dans laquelle il affirmait que la publicité chinoise préparait inconsciemment les Ouzbeks à une prise de contrôle chinoise « qui se fera sans violence ». Des extraits de ces vidéos et d’autres contenus similaires se sont rapidement répandus sur les réseaux sociaux, alimentant un sentiment anti-chinois grandissant.
Face à cette situation, le gouvernement ouzbek a cherché à démentir les rumeurs et les allégations. Le 24 février, le Centre pour l’étude de l’Ouzbékistan a nié les informations selon lesquelles des entreprises chinoises auraient acheté 31 gisements d’or aux enchères dans la province de Navoï. Il a précisé que les entreprises gagnantes étaient soit entièrement, soit majoritairement détenues par des citoyens ouzbeks. Le 10 mars, l’agence cadastrale ouzbèke a également démenti les rumeurs selon lesquelles les étrangers, y compris les Chinois, pouvaient acheter des terres ou des biens immobiliers en Ouzbékistan, précisant qu’ils ne pouvaient que les louer.
Bekzod Khidoyatov, porte-parole du gouvernement ouzbek, a déclaré dans une interview que le sentiment anti-chinois était le résultat d’une « campagne de manipulation contrôlée par des tiers » :
« Nous exhortons nos citoyens à ne pas croire les provocations. La Chine est un partenaire historique et stratégique de l’Ouzbékistan, qui respecte notre intégrité territoriale et notre souveraineté, ce qui est confirmé par un accord distinct. Il n’y a donc aucune raison de paniquer. »
Bekzod Khidoyatov, porte-parole du gouvernement ouzbek
Cependant, l’origine exacte de ce sentiment anti-chinois reste incertaine. Shahobiddin, l’auteur de la première vidéo virale, semble se trouver en Turquie, un pays qui accueille depuis des décennies des opposants ouzbeks. La chaîne YouTube « Demokrat UZ » est quant à elle réputée émettre depuis la Russie. La censure stricte et le manque de liberté des médias en Ouzbékistan rendent difficile la publication de critiques à l’intérieur du pays, ce qui suggère que la plupart des contenus critiques proviennent de l’étranger.
Une enquête menée par le site d’information local Gazeta.uz a révélé que certaines vidéos présentées comme des preuves de manifestations anti-chinoises étaient en réalité fausses, montrant soit des événements qui se déroulaient à l’étranger, soit des célébrations du Nouvel An dans la ville de Namangan.
Les experts nuancent également l’ampleur du sentiment anti-chinois. Yuriy Sarukhanyan, spécialiste des relations internationales basé à Taskent, estime qu’il n’y a pas de « sinophobie agressive » en Ouzbékistan, la Chine étant perçue comme un « panda inoffensif ». Selon un autre expert, qui a souhaité rester anonyme, environ 60 % de la population ouzbèke se montre neutre à l’égard de la Chine, 20 % ayant une perception positive et 20 % une perception négative.
Néanmoins, Yunis Sharifli, membre non résident du projet Chinese Global South, souligne que la perception publique de la Chine en Ouzbékistan est devenue moins favorable au fil des ans, passant de plus de 70 % en 2017 à 44 % en 2023, selon les enquêtes du Baromètre d’Asie centrale. Il attribue cette évolution à la présence chinoise de plus en plus marquée dans le pays, qui peut être perçue comme écrasante et menaçante.
Les inquiétudes portent notamment sur la location de terres, l’endettement et l’extraction d’or, certains craignant que l’augmentation des investissements chinois ne conduise à une érosion de la souveraineté ouzbèke et à une dépendance accrue envers la Chine. Un incident récent a alimenté ces craintes : un responsable local de Samarkand aurait menacé de confisquer les terres des agriculteurs locaux s’ils n’étaient pas suffisamment productifs, ce qui pourrait les inciter à travailler plus dur, mais a également suscité une inquiétude nationale.
Des incidents réels, tels que le transfert de terres agricoles à des entreprises chinoises dans les provinces d’Andijan et de Qashqaryo en 2024 et 2025 (4 000 hectares et 21 300 hectares respectivement), ont également contribué à alimenter les préoccupations. Le gouvernement n’a fourni aucune explication à ce sujet, ce qui a exacerbé le sentiment anti-chinois au niveau provincial.
Les médias d’État chinois minimisent généralement l’opposition aux projets chinois en Ouzbékistan et dans d’autres pays, la présentant comme une campagne de désinformation motivée par la concurrence des entreprises locales. Ils mettent en avant la relation étroite entre la Chine et l’Ouzbékistan, la qualifiant de « lèvres et dents » (唇与齿) et de « mains et pieds » (手与足). Cependant, la Chine prend des mesures pour améliorer son image publique en Asie centrale, notamment en mettant l’accent sur ses investissements dans les énergies renouvelables, les véhicules électriques, l’agriculture et la numérisation.
En conclusion, le sentiment anti-chinois en Ouzbékistan semble être en augmentation, bien qu’il n’ait pas encore atteint le niveau d’une sinophobie ouverte et agressive. Une amélioration de l’image de la Chine nécessitera des efforts concertés de la part de la Chine et du gouvernement ouzbek.
Points essentiels :
- Une vague de critiques anti-chinoises se répand en Ouzbékistan, alimentée par des accusations de rachat de terres et de licences minières.
- Le gouvernement ouzbek tente de calmer la population et dénonce une possible désinformation orchestrée de l’étranger.
- La perception publique de la Chine en Ouzbékistan est devenue moins favorable ces dernières années, en raison de la croissance de sa présence économique.
Contexte :
Les relations économiques entre la Chine et l’Ouzbékistan se sont renforcées depuis 2016, avec l’arrivée au pouvoir du président Shavkat Mirziyoyev et l’ouverture du pays aux investissements étrangers. La Chine est devenue le principal partenaire commercial et investisseur de l’Ouzbékistan, avec une augmentation de 43,6 % du nombre d’entreprises ouzbéko-chinoises en 2024, atteignant un total de 3 357.
Ce qui change :
La montée des inquiétudes concernant l’influence chinoise pourrait affecter les relations bilatérales et inciter le gouvernement ouzbek à adopter une approche plus prudente à l’égard des investissements chinois. Les autorités chinoises pourraient également être amenées à intensifier leurs efforts pour améliorer leur image publique en Ouzbékistan.
Prochaines étapes :
Il sera important de surveiller l’évolution de l’opinion publique en Ouzbékistan et les mesures prises par les deux gouvernements pour répondre aux préoccupations soulevées. Les prochaines élections et les négociations commerciales pourraient également jouer un rôle important dans l’avenir des relations sino-ouzbèkes.
Chiffres clés :
| Indicateur | Valeur |
|---|---|
| Augmentation des entreprises ouzbéko-chinoises (2024) | 43,6 % |
| Nombre total d’entreprises ouzbéko-chinoises (2024) | 3 357 |
| Pourcentage de la population ouzbèke ayant une perception positive de la Chine (2023) | 20 % |
| Pourcentage de la population ouzbèke ayant une perception négative de la Chine (2023) | 20 % |
| Pourcentage de la population ouzbèke neutre à l’égard de la Chine (2023) | 60 % |
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