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Publié le 6 novembre 2025 à 04h00. La dépréciation continue du peso dominicain face au dollar américain érode le pouvoir d’achat de la classe moyenne, rendant plus difficiles l’accès à des biens essentiels comme le logement et les véhicules, et compromettant les projets de vacances.

  • Le peso dominicain a perdu 5,2 % de sa valeur face au dollar américain entre janvier et novembre 2025.
  • Cette dépréciation est plus importante que l’inflation interne enregistrée sur la même période (3,76 % en septembre).
  • La situation affecte particulièrement les ménages dont les revenus sont libellés en pesos, mais dont les aspirations nécessitent des dépenses en dollars.

Alors que la Banque centrale affiche une inflation contenue, de nombreux Dominicains ressentent une augmentation du coût de la vie. Cette perception est alimentée par un phénomène que les indicateurs officiels ne reflètent que partiellement : la baisse de la valeur du peso par rapport au dollar américain. Ce coût caché de la détérioration du taux de change se fait sentir directement dans les budgets des familles et met en évidence une contradiction fondamentale : les biens les plus convoités – une maison, une voiture, des vacances – sont exprimés en dollars, tandis que les revenus sont perçus en pesos.

Au cours de l’année 2025, le peso dominicain a subi une dépréciation significative face au dollar américain. Selon les données de la Banque centrale, le taux de change est passé d’une moyenne de 61,40 pesos dominicains (RD$) pour un dollar en janvier à 64,57 RD$ en novembre, représentant une perte de valeur de 5,2 %. Bien que cela puisse sembler un ajustement modéré, la comparaison avec l’inflation cumulée de 3,76 % en septembre révèle un contraste frappant : le peso s’est déprécié plus rapidement que les prix locaux n’ont augmenté.

Ce comportement peut s’expliquer par la théorie de la parité de pouvoir d’achat (PPA). Cette théorie suggère que les taux de change à long terme tendent à refléter les différences de niveaux de prix entre deux économies. Lorsque la dépréciation dépasse l’inflation interne, cela indique que le taux de change s’ajuste en fonction d’autres facteurs, tels que les écarts de productivité, les flux de capitaux ou la perception du risque pays.

Dans le contexte dominicain, ce processus reflète un réalignement avec l’environnement mondial des taux d’intérêt et des flux financiers. Cependant, pour les ménages et les entreprises, cette logique macroéconomique se traduit par une érosion directe du pouvoir d’achat et des difficultés financières.

La République Dominicaine est une économie où les revenus sont exprimés en pesos, mais où les aspirations sont souvent libellées en dollars. L’acquisition d’une maison, d’un véhicule ou même des vacances dans une station balnéaire locale dépend directement du taux de change.

Pour illustrer l’impact de cette dépréciation, un appartement valant 150 000 $ US coûtait 9,21 millions de RD$ en janvier ; en novembre, le même appartement coûte 9,69 millions de RD$, soit une augmentation de près de 480 000 RD$ sans aucun changement dans la construction. Un véhicule de 35 000 $ US est passé de 2,14 millions de RD$ à 2,26 millions de RD$, soit une augmentation de 126 000 RD$. Une nuitée tout compris de 300 $ US est passée de 18 400 RD$ à 19 371 RD$, soit 971 RD$ supplémentaires par nuit.

Cette hausse des prix ne se limite pas à la consommation, mais affecte également le marché du crédit. Selon la théorie du canal du crédit, lorsque la valeur des actifs servant de garantie – tels que les maisons ou les véhicules – augmente en monnaie locale en raison de la dépréciation, l’accès au crédit devient plus difficile. Les banques perçoivent un risque accru et ajustent leurs conditions de financement, ce qui peut exclure certains demandeurs du marché.

Les données récentes confirment cette tendance : en septembre 2025, le portefeuille de crédit total n’a augmenté que de 9,4 %, et en monnaie locale, de seulement 8,9 %, une expansion nettement inférieure à la moyenne de 14 à 15 % observée les années précédentes. Ce ralentissement reflète la manière dont la dépréciation et l’augmentation des coûts des biens libellés en dollars se traduisent par une demande de crédit plus faible, une plus grande prudence bancaire et, en fin de compte, un frein à la croissance économique, qui n’a atteint que 2,2 % au cours des neuf premiers mois de l’année.

Le secteur de la construction est particulièrement sensible aux fluctuations du dollar. La Banque centrale a signalé une diminution cumulée de 2,0 % de ce secteur à partir de septembre 2025. Cette baisse est due à l’augmentation du coût des intrants importés et à la difficulté croissante pour les acheteurs d’accéder au marché en raison des prix et des taux d’intérêt plus élevés.

Lorsque les projets sont vendus en dollars, chaque augmentation du taux de change entraîne une hausse automatique du prix en pesos, réduisant ainsi le pouvoir d’achat du public local. Ce phénomène est connu sous le nom d’effet de répercussion : lorsque la monnaie locale se déprécie, les producteurs répercutent une partie ou la totalité de l’augmentation des coûts sur les prix finaux, en particulier dans les économies fortement dépendantes des importations et dans un contexte d’incertitude économique.

En conséquence, la dépréciation du peso se traduit par moins de travaux, moins d’emplois et des rêves reportés. La stabilité des taux de change est donc essentielle non seulement pour les investisseurs, mais aussi pour les travailleurs, les ingénieurs et les familles qui dépendent du dynamisme du secteur de la construction.

Ce phénomène engendre une double inflation : une inflation officielle, faible et maîtrisée (3,76 %), qui reflète l’évolution des prix d’un panier de consommation dominé par les biens locaux, et une inflation perçue – qui pèse sur les aspirations de la classe moyenne et façonne l’imaginaire social – directement liée à la dépréciation du peso.

Cette divergence entre l’inflation mesurée et l’inflation ressentie rappelle la théorie des anticipations adaptatives : les individus basent leur perception de l’inflation non seulement sur les statistiques, mais aussi sur les prix qui affectent le plus leurs décisions et leurs objectifs quotidiens. Même si l’indice général ne reflète pas l’évolution du taux de change, la sensation d’une hausse des prix se renforce.

Dans le secteur immobilier, la plupart des projets à Saint-Domingue, Santiago et Punta Cana sont évalués en dollars, car les matériaux tels que l’acier, la céramique, les accessoires et les équipements sont importés. Les promoteurs ajustent leurs prix en fonction du taux de change quotidien, et les écoles bilingues, les appareils électroménagers ou les services touristiques suivent la même logique. La dépréciation devient alors une forme d'”inflation importée”.

La dépréciation (5,2 %) supérieure à l’inflation (3,76 %) a des implications sociales profondes. Le pouvoir d’achat en pesos s’érode plus rapidement que le niveau général des prix, exacerbant les inégalités. Les agents qui perçoivent des revenus en dollars – exportateurs, zones franches ou tourisme – en bénéficient, tandis que la majorité de la population, dont les revenus sont libellés en pesos, voit le coût de la vie augmenter, l’accès au crédit se restreindre et son pouvoir d’achat diminuer.

Ce phénomène est étroitement lié à la dualité économique : la coexistence d’un secteur moderne, dollarisé et compétitif, et d’un secteur traditionnel, fonctionnant en monnaie locale avec de faibles revenus. Le fossé des taux de change aggrave cette dualité, creusant le fossé entre ceux qui gagnent en dollars et ceux qui ne font que rêver en dollars.

À long terme, l’enjeu n’est pas seulement de stabiliser un indicateur, mais de protéger les aspirations. Dans un pays où les objectifs les plus importants sont exprimés en devises étrangères, chaque fluctuation du taux de change a une dimension émotionnelle et financière.

Préserver la stabilité du peso transcende les considérations techniques : il s’agit de maintenir vivante la mobilité sociale. Car lorsque le peso s’affaiblit plus que les prix, non seulement les biens en dollars deviennent plus chers, mais les rêves de ceux qui les poursuivent en pesos deviennent également plus inaccessibles.

Bien que la Banque centrale ait maintenu une politique monétaire prudente et des niveaux de réserves adéquats, le véritable défi est d’ordre social : protéger le pouvoir d’achat de ceux qui ne gagnent qu’en pesos.

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Amélie Bernard traite l’économie, les entreprises, les marchés et les transformations du travail. Son approche relie les chiffres, les décisions publiques et leurs effets dans la vie quotidienne.
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