Publié le 27 novembre 2025 à 07h00. Le nouveau roman d’Alice Jolly, « La Fille aux Allumettes », offre une plongée poignante dans la Vienne en guerre à travers le regard unique d’une jeune fille autiste, confrontée aux dilemmes moraux de l’époque et aux débuts de la recherche sur l’autisme.
- Le roman explore la vie d’Adelheid Brunner, une jeune fille autiste et muette, dans la Vienne des années 1930 et 1940.
- L’histoire aborde les controverses entourant le Dr Hans Asperger et ses recherches sur l’autisme, menées dans un contexte historique sombre.
- Le récit interroge la manière dont les individus vulnérables étaient perçus et traités pendant la montée du nazisme.
Alice Jolly nous transporte dans la Vienne d’avant-guerre et de la Seconde Guerre mondiale avec « La Fille aux Allumettes », un roman qui déroute d’emblée. L’auteure, initialement sceptique face aux récits utilisant des narrateurs enfantins pour amplifier la dramaturgie ou instrumentalisant le nazisme à des fins morales, finit par être captivée par cette histoire singulière. Le livre réussit un équilibre délicat entre sensibilité et réalisme, entre imagination et vérité historique, créant une œuvre à la fois forte et mémorable.
Nous rencontrons Adelheid Brunner lorsqu’elle est confiée à un hôpital pour enfants par sa grand-mère, dépassée par les obsessions de la jeune fille. Adelheid est fascinée par les boîtes d’allumettes, qu’elle collectionne, classe et parfois détruit. À l’hôpital, elle découvre qu’elle et les autres enfants sont l’objet d’études minutieuses de la part des médecins, parfois bienveillantes, parfois indifférentes, et parfois, tragiquement, destructrices.
Adelheid observe l’intérêt particulier que porte l’un des médecins, le Dr A, aux enfants qu’il surnomme ses « petits professeurs ». Il s’agit, comme le révèle l’histoire, du Dr Hans Asperger, dont les travaux, menés dans les années 1930 à l’hôpital pour enfants de Vienne, ont posé les bases de la compréhension de l’autisme. Le roman explore les zones d’ombre entourant cette figure controversée, dont les recherches ont été menées dans un contexte éthiquement problématique.
Adelheid comprend rapidement qu’elle doit se présenter sous un jour favorable pour survivre dans cet environnement. « On peut revêtir le manteau d’une vie, réalise-t-elle, et peut-être changer de vêtement lorsque le besoin s’en fait sentir. » Elle quitte temporairement l’hôpital pour travailler comme serveuse dans le café animé de sa grand-mère, observant ainsi la montée du nazisme, avant de revenir comme aide-soignante pendant les années sombres de la guerre.
Bien que le récit soit parfois impressionniste, Alice Jolly s’efforce de rester fidèle à la réalité historique de l’hôpital. C’est un lieu où les patients étaient étroitement surveillés, mais aussi un lieu où des décisions furent prises pendant la guerre, conduisant à l’envoi de nombreux enfants vers d’autres établissements, où ils furent soumis à des expérimentations médicales ou assassinés.
« La joie d’Adelheid dans la vie ordinaire s’ajoute à un grand hymne à l’humanité que les nazis voulaient détruire. »
Alice Jolly, auteure
L’intérêt pour cette période trouble de l’histoire a été récemment ravivé par la lecture de « Doppelganger » de Naomi Klein, qui explore également le rôle de l’hôpital pour enfants de Vienne sous Asperger dans le système de tri qui déterminait qui vivrait et qui mourrait. Klein analyse la transformation d’Asperger, passant de la curiosité à l’indifférence, voire à la complicité. Jolly, en tant que romancière, se concentre davantage sur l’angoisse et le chaos du quotidien à cette époque, mais son travail entre en synergie avec celui de Klein, tous deux cherchant à comprendre ce qui nous rend humains et ce qui menace cette humanité.
Adelheid n’est pas un guide simple dans ce voyage. Au début du roman, elle est séduite par l’ordre apparent promu par le régime nazi. Lorsque les Allemands entrent à Vienne, elle est prête à les accueillir : « Mon drapeau est déjà placé dans un vase sur le rebord de la fenêtre et j’ai aussi un insigne en fer blanc très brillant. » Elle prend conscience de la noirceur du régime progressivement, à mesure que les menaces, cruelles et arbitraires, se concrétisent, y compris pour sa propre survie.
Adelheid ne parle jamais, mais sa voix intérieure est puissante et chaotique. Son discours, marqué par des distractions constantes et une utilisation aléatoire des majuscules, peut dérouter au début. Mais peu à peu, le lecteur s’attache à elle et à ses observations acérées. Elle nous livre des scènes de danger réel – se cacher des nazis, fuir la mort – mais aussi des moments de banalité poignante. En fin de compte, la joie d’Adelheid dans ces moments simples est un témoignage vibrant de l’humanité que les nazis cherchaient à anéantir : « Le monde est extrêmement varié, lumineux et brillant. Tout est séparé et connu et tout à fait magnifiquement brillamment lui-même. »
Parfois, Jolly s’attarde trop sur ses propres recherches, ce qui peut perturber la narration et la faire s’éloigner du point de vue d’Adelheid, pour explorer l’héritage d’Asperger et sa perception par d’autres. Cela rend le livre un peu décousu. Cependant, Jolly parvient finalement à rassembler ces fragments en un récit distinctif, qui rapproche le lecteur à la fois de l’obscurité du nazisme et du courage de ceux qui ont tenté de lui résister.
Le prochain livre de Natasha Walter, « Feminism for a World on Fire », sera publié chez Little, Brown en mai 2026. « La Fille aux Allumettes » d’Alice Jolly est publié chez Bloomsbury (18,99 £). Pour soutenir le Guardian, commandez votre exemplaire à Guardianbookshop.com. Des frais de livraison peuvent s’appliquer.
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