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Souvenirs poignants du cricket junior

by Camille Renault

Publié le 5 décembre 2025 à 13h03. Fremantle, enclave de charme au sud de Perth, offre un contraste saisissant avec le développement effréné de la capitale australienne. Un observateur y retrouve des échos du passé, des souvenirs d’enfance et une réflexion sur la fragilité de la mémoire.

  • Fremantle a su préserver son architecture historique, contrairement à Perth, largement remodelée à partir des années 1950.
  • La contemplation d’un match de cricket junior ravive chez l’auteur des souvenirs d’une époque révolue et une réflexion sur l’innocence de l’enfance.
  • La statue singulière de C.Y. O’Connor, ingénieur visionnaire, témoigne d’une histoire locale marquée par le génie et la tragédie.

De retour à Fremantle, ville qu’il affectionne particulièrement, l’auteur constate une fois de plus le fossé qui la sépare de Perth. La capitale de l’Australie-Occidentale, en pleine expansion depuis les années 1950, a subi une transformation radicale, souvent au détriment de son patrimoine architectural et environnemental. L’auteur se souvient que Perth est, selon lui, la capitale australienne la moins verdoyante, une aridité accentuée par la lumière intense de la ville.

Fremantle, à une vingtaine de minutes au sud, a échappé aux excès de l’urbanisation sauvage. On y découvre encore les bâtiments en grès d’anciennes églises, de prisons, d’hôpitaux et d’écoles. Le port, dominé par les imposantes grues qui se dressent comme des girafes silencieuses, témoigne de l’activité économique de la ville.

Assis à l’ombre d’un arbre dans le parc de Fremantle, l’auteur observe un match de cricket entre jeunes joueurs. Ce samedi matin, deux terrains sont occupés par des garçons de moins de 12 ans. Cette scène simple déclenche un flot de souvenirs liés à sa propre jeunesse et à sa passion pour ce sport. Il se remémore les difficultés techniques du jeu, notamment les imprécisions des lancers et les difficultés du gardien de but.

Il réalise qu’il avait oublié certaines règles et subtilités du cricket junior : le fait que le camp de l’attaquant ne change qu’à la fin d’un over, que les arbitres sont souvent les entraîneurs eux-mêmes, et l’importance de l’honnêteté des joueurs pour déterminer si le ballon a franchi la ligne de démarcation, matérialisée par des cônes espacés. Il se souvient également de l’impossibilité pour des jeunes joueurs de renvoyer le ballon sur une longue distance.

L’auteur est frappé par la sincérité et l’enthousiasme des enfants, qui imitent leurs héros avec passion, tant dans leurs gestes techniques que dans leur attitude sur le terrain. Il observe également la diversité physique des joueurs, certains étant plus grands et plus développés que d’autres. Il se remémore son propre passage sur les terrains de cricket et imagine les sourires amusés qu’il a pu susciter avec son équipement de protection surdimensionné.

À proximité de l’ovale de cricket se trouve le John Curtin College of the Arts, un lycée sélectif que l’auteur n’avait pas visité depuis trente ans. Il se souvient d’un ami, décédé tragiquement avec un autre coéquipier dans un accident de voiture alors qu’ils se rendaient à un entraînement. Il évoque les souvenirs douloureux de l’enterrement et les cris de la mère du défunt.

L’auteur confie que, sous l’ombre de cet arbre, en regardant les enfants jouer au cricket, il a été submergé par un flot de souvenirs, dont il peine à donner un sens.

Il se souvient qu’un jour, avec des amis, ils avaient décidé de rendre visite aux camarades de Stevie, leur ami décédé, au lycée John Curtin. Ils avaient réussi à se fondre dans la masse et à partager un moment de convivialité avec les amis de Stevie, avant de déguster des fish and chips au bord de l’eau. Ils avaient ressenti la douleur de la perte, mais ne disposaient pas encore du vocabulaire nécessaire pour l’exprimer.

Devant lui se trouve le lycée John Curtin, derrière lui le port et son bâtiment administratif, devant lequel se dresse une sculpture de C.Y. O’Connor, l’ingénieur concepteur du port. Cet ingénieur d’origine irlandaise a également conçu le grand pipeline de Goldfields, un ouvrage de 530 kilomètres reliant un barrage dans les collines de Perth à Kalgoorlie.

L’auteur annonce qu’il visitera le lendemain une autre statue de C.Y. O’Connor, plus étrange. Il s’agit d’une sculpture située à North Coogee, à une dizaine de minutes de route du centre de Fremantle, dans l’eau, à environ 40 mètres de la plage. Cette statue représente O’Connor à cheval, s’étant tiré une balle dans la tête dans l’océan Indien.

Le 10 mars 1902, O’Connor avait laissé une note dans laquelle il exprimait ses craintes quant à son état mental : « Je sens que mon cerveau souffre et j’ai très peur de l’effet que toute cette inquiétude peut avoir sur moi – j’ai perdu le contrôle de mes pensées. »

L’auteur juge cette fin tragique et sa commémoration sculpturale singulières, d’autant plus dans le contexte de cette ville. La statue, recouverte de bernaches et patinée par les intempéries, représente un cavalier impassible regardant vers le sud, en direction du port qu’il a conçu, tandis que son cheval semble exprimer une profonde souffrance. Il note que le cheval semble plus angoissé que l’homme qui le monte.

Malgré la chaleur, l’eau est glaciale et l’auteur ne se sent pas suffisamment à l’aise pour s’y baigner. Il se contente de s’en approcher. Il contemple cette étrange commémoration d’un suicide dramatique, entourée de promeneurs de chiens.

L’auteur conclut en soulignant le contraste entre la tranquillité du lieu et la bizarrerie de la statue, et avoue qu’il ne parvient pas à déterminer ce qui les sépare.

Deux jours auparavant, alors qu’il traversait l’ovale de cricket avec son frère, il avait ramassé un morceau de papier jaune sur lequel était griffonnée une liste de courses. Il avait plaisanté en la qualifiant de liste d’ingrédients pour une potion de sorcier. La liste comportait quatre éléments : des « crânes de tortues » et une « pyramide », les deux autres étant illisibles.

Le soir même, devant les filets de cricket, il avait observé un homme lançant des balles à un enfant. Il avait été frappé par le sérieux et la passion du garçon, qui imitait les gestes de ses héros avec une application remarquable, même si les lancers n’étaient pas toujours précis. Il avait perçu dans cet effort sincère la volonté de progresser et de se perfectionner.

Il se souvient que Stevie avait également imité ses héros, avec des feintes et des mouvements caractéristiques. Puis il était parti.

L’auteur conclut en avouant que, sous l’arbre, en regardant les enfants jouer au cricket, il a été submergé par un flot de souvenirs dont il peine à donner un sens.

Cet article a été publié pour la première fois dans l’édition imprimée de Le journal du samedi le 6 décembre 2025 sous le titre “La vue d’ici”.

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