La Suisse s’apprête à voter cet automne sur l’initiative populaire « Pour une neutralité suisse perpétuelle et armée ». Ce scrutin relance un débat national et géopolitique profond sur la portée réelle de ce mythe fondateur, mis à l’épreuve par les bouleversements internationaux depuis l’invasion de l’Ukraine.
Un mythe fondateur à l’épreuve des turbulences du 21e siècle
Ancré au plus profond de l’identité helvétique, le concept de neutralité fait l’objet d’une vaste remise en question à l’approche de la votation populaire de cet automne. Le texte soumis aux citoyens, intitulé pour sauvegarder « une neutralité perpétuelle et armée », est issu d’une initiative lancée par l’association de droite Pro Suisse et soutenue par le parti de l’Union démocratique du centre (UDC, conservateur). Bien que le Parlement ait rejeté cette initiative en mars dernier, le peuple devra trancher sur cette doctrine et un des piliers de sa politique étrangère.
Cette échéance électorale coïncide avec la sortie en salles du documentaire En terrain neutre, réalisé par Stéphane Goël et Mehdi Atmani. Présenté en première mondiale au festival Visions du Réel à Nyon, le film dissèque la psyché nationale et interroge la pertinence de ce modèle ancien face aux crises contemporaines. En terrain neutre explore des aspects aussi divers que les salons de l’armement, les jeunes soldats aux prises avec la perspective du service militaire, ou encore un hôtelier cherchant à vendre son luxueux hôtel avec spa niché dans un des bunkers souterrains que la Suisse a construits dans les Alpes pendant la Guerre froide pour la modeste somme de huit millions de francs, illustrant la mutation d’un pays en proie à une crise d’identité.
Perspectives documentaires et identités suisses
Stéphane Goël, né en 1965, et Mehdi Atmani, Suisse d’origine algérienne né en 1984 à Lausanne, sont de générations et de milieux différents. Comme l’explique Mehdi Atmani, journaliste suisse de l’année 2020 et dont c’est le premier documentaire comme réalisateur, une motivation de base les animait tous les deux : à savoir l’envie « de remettre en question l’identité suisse », ajoutant qu’il s’agit d’« une psychanalyse du pays pour mieux savoir ce qui fait de nous ou non des Suisses ». Stéphane Goël explique avoir tenté « de définir ici une chose qui ne peut être définie ». Leur curiosité pour ce thème les a conduits à travers la Suisse et même bien au-delà, jusqu’à New York et la zone démilitarisée entre les deux Corées (DMZ), là où le duo a capturé des scènes surréalistes sur fond d’une société qui subit là-bas une transformation majeure et contre son gré.
Le tournant historique et la fin des illusions diplomatiques
Du côté des analyses politiques, la chute de l’URSS a porté un coup sévère, sinon fatal, à la neutralité suisse. Le commentaire rappelle qu’en étant neutres et armés, la Providence aidant, les Suisses ont échappé aux atrocités de la Seconde Guerre mondiale, mais souligne qu’il ne suffit pas de se déclarer neutre, encore faut-il que les États, en particulier les plus belliqueux d’entre eux, vous reconnaissent ce statut. La rapidité avec laquelle la Suède et la Finlande ont abandonné leur neutralité au profit d’une adhésion à l’Otan, leur nouvelle assurance-vie après l’invasion russe de l’Ukraine, montre bien la nature aléatoire et circonstancielle de la neutralité.
Portée et limites de l’initiative de l’UDC
Indépendamment des intérêts entrepreneuriaux prêtés à Christoph Blocher en Russie, l’initiative « Pour une neutralité suisse perpétuelle et armée » lancée par Pro-Suisse, un comité piloté par des personnalités de l’UDC, vise à sauver un bien menacé de disparition. De la même manière que les parlementaires français ont voté l’inscription du droit à l’avortement dans la Constitution pour la protéger des attaques des réactionnaires, les tenants d’une neutralité « perpétuelle » entendent la mettre à l’abri de ceux qui pourraient vouloir la dépecer.

Toutefois, quand bien même les Suisses et les cantons diraient « oui » à cette initiative du 27 septembre soutenue par l’UDC, cela changerait-il quoi que ce soit à la donne diplomatique et militaire de la Suisse ? Probablement pas. Les Suisses ont compris que leur sécurité passait par une coopération renforcée avec leurs alliés dans l’Otan, rendant le texte difficilement applicable tant la Suisse a choisi son camp et ses armes.