Publié le 13 janvier 2026. L’acteur et militant Rolf Becker, figure engagée du paysage culturel allemand, s’est éteint le 12 décembre 2025 à Hambourg à l’âge de 90 ans. Ses obsèques, marquées par un dernier acte de contestation, témoignent d’un engagement politique indéfectible jusqu’au bout.
- Rolf Becker a profité de sa cérémonie funéraire pour réaffirmer son opposition au nouveau mémorandum de l’Église protestante concernant la politique de défense.
- Son parcours artistique, aussi bien au théâtre qu’au cinéma, a toujours été étroitement lié à ses convictions politiques.
- L’acteur était profondément marqué par la mort de son père pendant la Seconde Guerre mondiale et par les crimes commis par le régime nazi.
Hambourg a dit adieu à Rolf Becker lors d’une cérémonie commémorative qui s’est déroulée mercredi dernier à l’église de la Trinité. Loin d’être une simple veillée funèbre, l’événement a pris une tournure inattendue lorsque l’acteur, avant son dernier repos, a demandé au pasteur Dorothea Frauböse de transmettre à l’évêque Kirsten Fehrs, présente dans l’assistance, son rejet catégorique du nouveau mémorandum de l’Église protestante (EKD). Ce document, selon ses convictions, légitime le service militaire, la possession d’armes nucléaires et la doctrine de la première frappe, une orientation qu’il jugeait inacceptable.
Cette prise de position, saluée par une ovation, illustre parfaitement l’engagement constant de Rolf Becker tout au long de sa vie. Après le départ de l’urne, un message poignant a été relayé par Rio Reiser, appelant chacun à se mobiliser pour la construction d’un monde meilleur. L’inhumation au cimetière d’Ohlsdorf, dans le champ d’honneur réservé aux victimes du régime nazi, n’a pas échappé à l’attention des services de sécurité de l’État, qui ont discrètement observé la cérémonie.
Michael Weber, acteur du Deutsches Schauspielhaus de Hambourg, a prononcé un éloge funèbre vibrant, rendant hommage à un homme aux multiples facettes. Il a rappelé les différentes étapes de la carrière de Rolf Becker, depuis ses débuts au Kammerspiele de Munich jusqu’à ses collaborations avec des réalisateurs de renom tels que Volker Schlöndorff, Hark Bohm et Margarete von Trotta. Il a également souligné son travail pour la télévision, notamment son rôle dans la série « In aller Freundschaft ».
Mais au-delà de sa carrière, c’est l’attitude avec laquelle Rolf Becker a exercé son métier qui l’a distingué. Pour lui, l’art et la politique étaient indissociables. Il considérait le métier d’acteur comme un moyen de s’approprier le monde et de le transformer, en s’opposant à l’ultra-conservatisme de l’Allemagne d’après-guerre. La mort de son père, officier de la Wehrmacht, en 1943, près de Belgorod, alors que la guerre contre l’Union soviétique était déjà perdue, a profondément marqué sa vie et a nourri son engagement antifasciste.
Rolf Becker s’inspirait des idées de Bertolt Brecht, affirmant que « Changer le monde, il en a besoin ». Il était particulièrement impressionné par le film « The Third Man » de Carol Reed, qui lui a montré comment l’art pouvait soulever des questions que la réalité ne permettait pas encore de poser.
En début de années 1980, lors d’une répétition de « La maladie de la jeunesse » de Ferdinand Bruckner à l’école d’art dramatique de Hambourg, Rolf Becker avait interpellé les étudiants en leur demandant de réfléchir à ce qui serait arrivé à leurs personnages sous le fascisme, cinq ans après la fin de la pièce. Cette question, selon Michael Weber, a ouvert de nouvelles perspectives et a permis aux jeunes acteurs de mieux comprendre leurs rôles.
Rolf Becker prônait un théâtre engagé, ancré dans la réalité politique et historique. Il considérait que les questions essentielles étaient les suivantes : « Qu’est-ce qui a été écrit, quand, où et pourquoi et est-ce exécuté quand, où et pourquoi ? Dans quelles contradictions, avec quelles contradictions ? Et de qui ? Et pour qui ? » Il était animé par un profond désintérêt pour les hiérarchies et la compétition, privilégiant la discussion et la solidarité active, que ce soit au niveau local, national ou international.
Lors d’une manifestation contre la manœuvre de l’OTAN « Red Storm Bravo » en septembre 2025, il avait récité le poème anti-guerre de Wolfgang Borchert « Alors il n’y en a qu’un », en ajoutant à chaque vers la phrase : « Alors il n’y en a qu’un : dis NON ! ». Cette dernière apparition publique témoigne de son engagement jusqu’au bout.
À l’hôpital, peu avant son décès, Rolf Becker a savouré une dernière portion de frites et de saucisses grillées, un moment simple et authentique qui restera gravé dans la mémoire de ceux qui l’ont connu. Michael Weber a conclu son éloge funèbre en citant à nouveau Brecht :
« Écrivez que j’étais mal à l’aise et que j’ai l’intention de le rester même après ma mort. Même alors, il existe encore certaines possibilités. »
Bertolt Brecht
Rolf Becker est décédé, mais son héritage perdurera.
