Publié le 10 janvier 2026 à 06:01:00. L’engouement actuel pour l’intelligence artificielle suscite des inquiétudes quant à une possible bulle spéculative, mais les experts nuancent ce risque, évoquant plutôt un boom potentiellement suivi d’un ajustement, soutenu par des investissements massifs des géants de la technologie.
- L’IA générative, bien que prometteuse, n’a pas encore démontré toute son utilité, et son évaluation actuelle pourrait être optimiste.
- Les investissements dans l’IA sont principalement motivés par la crainte des géants technologiques de perdre leur position dominante face à cette nouvelle technologie.
- Il est crucial de distinguer l’exubérance et l’optimisme excessifs d’une véritable irrationalité sur le marché.
L’intelligence artificielle (IA) est au cœur de toutes les conversations dans le monde de la finance, mais l’euphorie actuelle justifie-t-elle les craintes d’une bulle spéculative ? Si le terme « bulle » évoque une déconnexion entre le prix d’un actif et sa valeur intrinsèque – une estimation rationnelle de ses rendements futurs – il est encore difficile d’affirmer que c’est le cas pour l’IA, du moins pour l’instant.
Les signaux d’alerte ne manquent pas : la performance spectaculaire des actions liées à l’IA, avec Nvidia qui a brièvement dépassé la barre des 5 000 milliards de dollars (4 250 milliards d’euros) de capitalisation boursière ; la part importante des investissements technologiques dans la production américaine ; l’émergence rapide de start-ups de l’IA valorisées à plusieurs milliards de dollars ; le recours croissant à l’endettement pour financer les centres de données ; et des accords complexes, voire circulaires, comme ceux entre OpenAI, Nvidia et AMD, où les fournisseurs de technologie investissent dans des entreprises d’IA qui utilisent immédiatement ces fonds pour acheter leurs produits.
Cependant, l’exubérance ne rime pas nécessairement avec irrationalité. Il est essentiel de distinguer deux situations qui peuvent ressembler à une bulle, mais qui en sont fondamentalement différentes. La première est l’optimisme excessif. L’arrivée d’une technologie disruptive comme l’IA est toujours entourée d’incertitudes : la technologie fonctionne-t-elle réellement ? Quelles sont ses applications potentielles ? Son évolution sera-t-elle aussi rapide qu’annoncée ? Les investisseurs doivent prendre des décisions avec des informations limitées, et leurs évaluations initiales peuvent s’avérer erronées à mesure que l’utilité de la technologie se précise. Cela se traduira par un boom suivi d’un effondrement, et non par un dégonflement progressif d’une bulle.
La seconde situation est une erreur d’allocation, où les investisseurs évaluent correctement la valeur d’une nouvelle technologie, mais se trompent sur les entreprises qui en profiteront le plus. L’exemple du boom des entreprises internet dans les années 1990 est révélateur : les investisseurs avaient raison de croire au potentiel d’internet, mais ils ont misé sur les mauvais chevaux – Yahoo et Lycos – alors que Amazon et Google étaient encore à leurs débuts.
Mais la principale raison de parler d’un boom plutôt que d’une bulle réside dans la force motrice qui le sous-tend : les investissements massifs des géants technologiques, qui ont des raisons rationnelles de dépenser des centaines de milliards de dollars dans l’IA. Selon le livre de 1996, Only the Paranoid Survive, du regretté PDG d’Intel, Andy Grove, la paranoïa est essentielle à la survie dans la Silicon Valley. L’arrivée de l’IA générative, avec des outils comme ChatGPT, a créé un sentiment d’urgence chez ces géants, qui dominent des quasi-monopoles historiques.
ChatGPT représente une menace directe pour la recherche sur internet (Alphabet, capitalisation boursière de 3,8 billions de dollars). Les algorithmes d’IA générative impactent les médias sociaux (Meta, 1,7 billion de dollars). Et, avec le développement des agents IA et des interfaces vocales, cette technologie pourrait également perturber les marchés des smartphones (Apple, 4,05 billions de dollars) et du commerce électronique (Amazon, 2,5 billions de dollars), avant même d’atteindre Microsoft et le reste de l’industrie informatique.
Protéger ces entreprises et leur valeur considérable justifie pleinement des investissements massifs, même si l’IA ne crée finalement pas beaucoup de valeur nouvelle. Comme l’a déclaré Mark Zuckerberg en septembre :
« Si nous finissons par gaspiller quelques centaines de milliards de dollars, je pense que ce sera évidemment très malheureux, mais (…) je pense en fait que le risque est plus élevé de l’autre côté. »
Mark Zuckerberg, PDG de Meta
OpenAI, la start-up la plus prometteuse dans ce domaine, illustre ce point. Sa valorisation élevée, estimée à plusieurs centaines de milliards de dollars, repose sur sa capacité à monétiser ses plus de 800 millions d’utilisateurs hebdomadaires au détriment des géants technologiques existants. En parallèle, les investissements massifs dans l’IA impliquent des dépenses considérables en centres de données et en semi-conducteurs Nvidia, quelle que soit la performance finale de la technologie.
Bien que les valorisations de Meta et Alphabet semblent optimistes, elles ne sont pas encore euphoriques, se négociant à des multiples de 25 à 30 fois leurs bénéfices. Il ne s’agit pas d’affirmer que l’IA triomphera ou que les attentes du marché sont justifiées, mais simplement de souligner que l’incertitude actuelle rend plus probable une correction du marché qu’une bulle. Les investisseurs doivent tenir compte du potentiel réel de cette technologie plutôt que de la considérer comme une simple spéculation.
—Droit d’auteur The Financial Times Limited 2025

