Publié le 21 octobre 2025 05:45:00. Le projet ambitieux du chancelier allemand Friedrich Merz de reconstruire une armée puissante, capable de contrer la Russie, se heurte à une forte opposition au sein de sa coalition gouvernementale, notamment sur la question sensible du service militaire obligatoire.
- Le chancelier Merz avait promis de faire de l’Allemagne une puissance militaire de premier plan en Europe.
- Un fonds spécial de 500 milliards d’euros (430 milliards de livres sterling) a été créé pour moderniser les infrastructures militaires et civiles.
- La proposition d’une conscription par tirage au sort pour atteindre une armée de 260 000 soldats d’ici 2030 divise profondément la coalition au pouvoir.
L’Allemagne, après des années de discrétion en matière de défense, ambitionnait un retour en force sur la scène européenne. Friedrich Merz, à son arrivée au pouvoir en mai dernier, avait affiché une détermination claire : doter le pays de l’armée la plus puissante d’Europe pour faire face à la menace russe. Pour concrétiser cette vision, la chancelière a levé les restrictions budgétaires strictes qui pesaient sur l’Allemagne et a ouvert la voie à des dépenses massives dans le secteur de la défense.
Un « fonds spécial » de 500 milliards d’euros (430 milliards de livres sterling) a été mis en place, destiné à moderniser les infrastructures du pays, des routes aux ponts, en passant par les installations militaires. L’objectif était de préparer le terrain à un éventuel déploiement de troupes et de matériel vers l’est en cas de conflit avec Moscou. Cependant, cette ambition s’est heurtée à un obstacle majeur : le rétablissement du service militaire obligatoire.
La proposition de recruter de force des jeunes hommes dès l’âge de 18 ans, par le biais d’un tirage au sort, afin de constituer une armée permanente de 260 000 soldats d’ici 2030, a provoqué une crise au sein de la coalition gouvernementale. Le parti chrétien-démocrate (CDU) de M. Merz défend cette mesure, la qualifiant de « juste et rationnelle », et la présentant comme une garantie en cas d’échec du système actuel de volontariat.
Cependant, les sociaux-démocrates (SPD), partenaires de coalition du CDU, s’opposent fermement à cette idée, sous la pression de leur base électorale, notamment les jeunes, qui sont attachés au principe d’un service militaire uniquement volontaire. Le fossé est tel que Boris Pistorius, le ministre de la Défense issu du SPD, a dû annuler une conférence de presse où les détails du programme de service militaire devaient être dévoilés.
Selon Carlo Masala, politologue allemand, le SPD utilise une « opposition tactique » pour faire échouer le programme de service militaire, conscient de son impopularité auprès des jeunes électeurs. « Certaines parties du SPD craignent de perdre de jeunes électeurs lors des prochaines élections s’ils acceptent le service militaire avec des éléments obligatoires », a-t-il déclaré au Telegraph. Il ajoute que la jeunesse du SPD est également opposée à la conscription, ce qui avait déjà bloqué une tentative précédente d’introduire un modèle similaire à celui de la Suède.
Boris Pistorius, qui s’efforce de faire évoluer la position de son parti sur les questions de défense, a passé des années à tenter de convaincre ses collègues que l’Allemagne doit se préparer à une éventuelle guerre et considérer la Russie comme une menace, et non plus comme un ancien allié. Il a averti que l’Allemagne doit devenir une nation « kriegstüchtig » – prête à la guerre – comme il l’a exprimé à ses alliés.
Malgré ses efforts, l’annulation de la conférence de presse suggère qu’il a cédé à la pression des voix les plus traditionnelles du SPD, un parti historiquement pacifiste et qui entretient des liens ambivalents avec Moscou, comme en témoigne le cas de Gerhard Schröder, ancien chancelier social-démocrate resté proche de Vladimir Poutine même après l’invasion de l’Ukraine.
M. Pistorius a tenté de rassurer ses partenaires de la coalition en affirmant qu’il accepterait l’introduction de la conscription si le nombre de volontaires était insuffisant. Norbert Röttgen, ancien député CDU, a défendu la conscription par tirage au sort comme un « pari citoyen », soulignant que « chaque homme doit faire face à la même chance et au même risque… c’est dans cette égalité que résident l’équité et la rationalité de la procédure ».
Outre les divisions politiques, la mise en place d’une conscription se heurterait à des difficultés pratiques. Un récent sondage révèle que seulement 37 % des Allemands âgés de 18 à 29 ans se disent favorables à cette mesure, ce qui laisse présager des problèmes d’évasion. De plus, l’armée allemande (Bundeswehr) ne serait pas prête à accueillir un afflux massif de nouvelles recrues, selon le colonel Patrick Sensburg, président de l’Association des réservistes allemands. « Actuellement, il y a un manque de capacité pour former, équiper et accueillir un grand nombre de conscrits. Si la conscription est décidée, ces capacités devront être renforcées le plus rapidement possible », a-t-il déclaré au Telegraph.
Cette crise rappelle une précédente dispute entre le CDU et le SPD concernant la livraison de missiles Taurus à l’Ukraine, une promesse électorale de M. Merz qui avait été abandonnée après la formation de la coalition. La conscription pourrait-elle être la prochaine concession du chancelier allemand ?
