Les témoignages glaçants de femmes syriennes révèlent un système de violences sexuelles systématiques et généralisées perpétrées par le régime de Bachar al-Assad contre les détenues, utilisé comme arme de guerre et de terreur.
« Le premier viol a été le pire. Je me souviens de chaque seconde de cette première nuit. Cela a duré quatre heures. » Asma, aujourd’hui réfugiée en Turquie, se rappelle avec une précision douloureuse de son arrestation en 2016 pour avoir aidé les habitants assiégés de Ghouta orientale, un bastion de l’opposition dans la banlieue de Damas. Elle a été détenue pendant un an dans les prisons du régime, et victime de multiples viols.
Son calvaire a duré 18 jours, au cours desquels elle a été agressée à 13 reprises, d’abord par un officier, puis par des soldats. Certaines agressions ont impliqué l’utilisation d’objets. Ces violences, décrites comme brutales, déshumanisantes et impitoyables, se sont déroulées au sein de la branche 235, plus connue sous le nom de branche Palestine, une prison gérée par la Direction du renseignement militaire d’Assad.
« Je les ai comptés comme le nombre de marches dans la branche Palestine. C’est impossible à oublier », confie Asma. Son témoignage, comme ceux d’autres femmes, met en lumière une stratégie délibérée du régime pour briser la résistance et semer la terreur au sein de la population.
Houda, arrêtée à l’âge de 18 ans, a été « choisie » dès son arrivée à la branche Palestine en 2015. Les yeux bandés, elle a été emmenée dans une pièce où elle a subi des violences collectives. « Je pense qu’ils étaient trois. Une personne entrait, une autre partait. Je n’entendais que leurs pas », raconte-t-elle. Les agresseurs lui ont dit que son corps était « encore propre », un mot qu’elle n’oubliera jamais. Elle affirme qu’elle aurait préféré la torture physique au viol.
Yasmine, 22 ans et vierge lors de son arrestation en 2015, a identifié l’un de ses violeurs, un certain Nader, qui n’était pas un officier. Sous l’effet de l’alcool forcé, elle a été soumise à des agressions répétées pendant 25 jours, puis transférée dans une autre prison, la branche 215, surnommée la « Branche de la Mort ». Là, elle a été agressée sexuellement en public, les mains attachées à un bureau et la bouche bâillonnée, sous le regard de plusieurs soldats.
« J’ai arrêté de compter. C’était toujours dans la même pièce », témoigne Yasmine, désespérée. « Je ne sentais plus rien. Je ne voulais pas partir, je priais pour la mort. Je voulais que ça finisse. »
Selon Hala Haza, cofondatrice de l’ONG Women Survivors (Najiyat), le régime syrien a délibérément utilisé les femmes comme armes de guerre et pour exercer une pression sur la société. « Les femmes sont souvent associées à l’honneur. Le régime en a profité pour les utiliser pour briser la révolution et la société syrienne », explique-t-elle.
Le Dr Mohammed Al Sharif, de l’ONG Avocats et médecins pour les droits de l’homme (LDHR), souligne que la période entre 2013 et fin 2017 a connu la plus forte incidence de violences sexuelles en détention, en raison de l’intensité des combats. Depuis 2012, la LDHR a recensé plus de 700 cas de violences sexuelles en Syrie. Le Dr Al Sharif, formé au Protocole d’Istanbul pour la documentation de la torture, a examiné 107 cas impliquant des hommes, des femmes et des enfants, et affirme que les violences étaient systématiques et répétitives, sur instruction des autorités supérieures.
Chaque centre de détention avait ses propres méthodes. Dans certaines prisons, les femmes étaient violées, dans d’autres, elles étaient forcées de se déshabiller ou subissaient des électrocutions sur les organes génitaux. Par ailleurs, elles étaient parfois utilisées pour torturer les hommes, les prisonniers étant contraints d’assister à des agressions sexuelles pour amplifier la terreur.
« Je ne pourrai jamais oublier les hommes nus torturés ou violés sous mes yeux. Regarder d’autres se faire violer était une façon de nous torturer. C’était plus dur que mon propre viol », confie Asma.
La peur du rejet et de la stigmatisation pousse de nombreuses victimes à se cacher, à éviter les soins médicaux et à envisager le suicide. « La détention n’est pas une chose honteuse. Des hommes et des femmes ont été violés », insiste Asma. « Il ne faut pas se sentir humilié. Le viol était une forme de torture. »
La chute du régime d’Assad, qui s’est réfugié en Russie en décembre 2024, a suscité l’espoir d’une transition vers la justice. Le 13 mars 2025, le président de transition syrien Ahmed al-Sharaa a signé une déclaration constitutionnelle ouvrant la voie à la poursuite des criminels pour crimes de guerre, crimes contre l’humanité ou génocide. Des tribunaux français, allemands, suisses, belges et néerlandais ont déjà engagé des poursuites contre des hauts responsables de l’ancien régime, avec des condamnations à la clé. Cependant, l’extradition des principaux responsables reste bloquée par le veto russe au Conseil de sécurité de l’ONU.
Malgré la douleur et les traumatismes, Asma, Houda et Yasmine tentent de reconstruire leur vie, brisant le silence pour que la vérité éclate et que justice soit rendue.
