Publié le 7 juillet 2024. Alejandro Gertz Manero a quitté ses fonctions de procureur général du Mexique après des négociations prolongées avec le parti au pouvoir, marquant la fin d’une ère au sein de l’appareil judiciaire mexicain.
- Alejandro Gertz Manero a démissionné de son poste de procureur général, évitant une confrontation ouverte avec le gouvernement et le parti Morena.
- Il a été proposé par la présidente Claudia Sheinbaum pour un poste d’ambassadeur « dans un pays ami ».
- Son mandat a été marqué par des controverses, notamment une affaire de trafic d’influence impliquant sa famille politique et des critiques concernant le manque de résultats dans des affaires de corruption de haut profil.
Après des heures de spéculation, Alejandro Gertz Manero a finalement présenté sa démission de son poste de procureur général du Mexique jeudi. Cette décision fait suite à des négociations intenses avec le parti Morena, au pouvoir, et visait à éviter un affrontement public. Selon des sources proches des discussions, l’objectif était que Gertz, âgé de 86 ans, annonce sa démission discrètement, sans donner l’impression d’une rupture avec le gouvernement.
Dans sa lettre de démission, Gertz a indiqué que la présidente Claudia Sheinbaum lui avait proposé le poste d’ambassadeur « dans un pays ami ». Il a déclaré :
« Cette proposition me donnera la possibilité de continuer à servir mon pays, dans une nouvelle tâche qui m’honore et pour laquelle je suis reconnaissant ; réaffirmant ainsi ma vocation de longue date au service public ; c’est pourquoi, à compter de cette date et avec tous les effets juridiques correspondants, je me retire de mon poste actuel de procureur général. »
Alejandro Gertz Manero, procureur général démissionnaire
Conformément à la loi, le procureur spécialisé dans la lutte contre la concurrence assurera l’intérim, en attendant que le Sénat, en collaboration avec la présidente Sheinbaum, désigne son successeur.
Le départ de Gertz est largement attribué à un refroidissement de ses relations avec la présidence et le cabinet de sécurité ces dernières semaines. Arrivé à son poste avec le soutien de l’ancien président Andrés Manuel López Obrador (2018-2024), Gertz a supervisé une transformation bureaucratique de l’agence, passant du bureau du procureur général au bureau du procureur. Cependant, son mandat a également été entaché de controverses et de critiques, notamment en raison de son incapacité à traduire en justice des affaires de corruption impliquant des administrations précédentes.
Gertz est l’un des rares membres de l’administration López Obrador à avoir terminé son mandat. Seule Rosa Icela Rodríguez, actuelle secrétaire à la Sécurité et à la Protection des citoyens, a également survécu à ce remaniement. Le Sénat, désormais chargé de trouver un remplaçant, est en train de dresser le bilan de son parcours politique.
Cette démission offre à la présidente Sheinbaum l’opportunité de repenser l’appareil de sécurité fédéral. Durant ses premiers mois au pouvoir, Sheinbaum a cherché à établir une relation de proximité avec Gertz, qui assistait régulièrement aux réunions du cabinet de sécurité et aux conférences de presse matinales de la présidente. Cette proximité s’est également traduite par une certaine flexibilité de la part de Gertz, permettant à Sheinbaum et à son équipe, dirigée par Omar García Harfuch, de placer leurs propres collaborateurs à des postes clés, comme César Oliveros, nommé à la tête du Parquet Spécialisé en matière de Criminalité Organisée.
Le départ de Gertz ouvre la voie à une nouvelle approche en matière de lutte contre l’impunité, un problème majeur au Mexique. Le gouvernement est confronté à un nombre croissant de crimes, principalement de nature locale, qui aboutissent devant les tribunaux mais s’effondrent souvent en raison d’un manque de preuves ou d’une mauvaise qualité des enquêtes. L’un des objectifs du cabinet de sécurité, comme l’a souligné Harfuch, est de renforcer les enquêtes criminelles et d’améliorer la qualité des preuves afin d’assurer des condamnations.
Gertz laissera également derrière lui un dossier personnel complexe, notamment son implication dans une affaire de trafic d’influence impliquant sa famille politique, le partenaire décédé de son frère et ses filles. Il avait accusé l’ancienne compagne de son frère et ses filles de négligence envers son frère, décédé d’une pneumonie en 2015. L’affaire, initialement classée sans suite, a été rouverte après son arrivée à la FGR, conduisant à l’arrestation d’une de ses filles, Alejandra Cuevas, qui a passé un an et demi en prison avant d’être libérée par la Cour suprême de justice en mars 2022.
D’autres controverses ont marqué son mandat, notamment l’affaire Odebrecht, qui avait suscité l’espoir d’une lutte efficace contre la corruption des gouvernements précédents. En juillet 2019, des mandats d’arrêt avaient été émis contre Emilio Lozoya, ancien directeur de la compagnie pétrolière nationale Pemex, et certains membres de sa famille, accusés d’être impliqués dans un système de pots-de-vin versés par l’entreprise de construction Odebrecht en échange de contrats publics. Cependant, l’incapacité à prouver les accusations a conduit à l’abandon de l’affaire, sans aucune condamnation à ce jour.
De même, l’affaire Segalmex, une organisation chargée de la sécurité alimentaire, a révélé des détournements de fonds importants, mais les enquêtes se sont concentrées sur des fonctionnaires de rang intermédiaire, sans parvenir à des condamnations significatives. Le gouvernement López Obrador a reconnu un détournement de 2 700 millions de pesos (environ 135 millions d’euros).
Enfin, le dossier Ayotzinapa, concernant la disparition de 43 étudiants en 2014, a également été marqué par des controverses. Après des débuts prometteurs, avec l’identification des ossements de deux étudiants, l’enquête a été remise en question suite à la pression de López Obrador et au remplacement du responsable du dossier, Omar Gómez, laissant l’affaire dans l’impasse.
Gertz laisse derrière lui une carrière publique riche et variée, ayant occupé divers postes au sein de différents partis et mouvements politiques. S’il devait un jour écrire ses mémoires, il serait impensable de ne pas aborder ces événements marquants.
