Clermont-Ferrand, France – Un vent de changement souffle sur la coopération internationale en matière de numérique. Après une conférence à Clermont-Ferrand et un récent sommet du G20, l’accent est mis sur une approche technologique centrée sur l’humain et l’équité, plutôt que sur les seuls intérêts économiques.
Lors du sommet du G20, qui s’est tenu sur le continent africain, les dirigeants mondiaux ont souligné le potentiel des innovations numériques pour stimuler une croissance inclusive. Ils ont également insisté sur la nécessité d’une gouvernance éthique de l’intelligence artificielle (IA) afin de réduire les disparités à l’échelle mondiale. Malgré l’absence des États-Unis, la déclaration finale réaffirme l’engagement en faveur d’une « innovation responsable en matière d’IA », de l’open source et de la préparation des pays en développement à ces nouvelles technologies.
Le Premier ministre indien, Narendra Modi, a plaidé pour une « technologie numérique mondiale, open source et centrée sur l’humain », s’opposant à une approche axée sur la finance, nationale et exclusive. Il a proposé un Pacte mondial sur l’IA, fondé sur la transparence, la surveillance humaine et des mécanismes de protection contre les abus, et annoncé l’organisation d’un sommet indien sur l’impact de l’IA en février 2026, sous le thème « Sarvajanam Hitaya, Sarvajanam Sukhaya » (Bien-être pour tous).
Le président sud-africain, Cyril Ramaphosa, a mis en avant le rôle de l’IA dans l’industrialisation de l’Afrique, en soutenant l’initiative « L’IA pour l’Afrique », qui vise à mettre en œuvre la stratégie de l’Union africaine en matière d’IA et à fournir un soutien aux politiques technologiques nationales.
Le vice-président indonésien, Gibran Rakabuming Raka, a averti qu’il ne fallait pas laisser l’IA creuser de nouvelles inégalités, où les bénéfices seraient accaparés par une poignée d’acteurs. Il a préconisé des partenariats équitables pour éviter de reproduire les déséquilibres industriels du passé.
Les Émirats arabes unis, représentés par Saeed Bin Mubarak Al Hajeri, ont dévoilé une « Initiative d’IA pour le développement » dotée d’un milliard de dollars, destinée à soutenir l’IA en Afrique dans les domaines de l’éducation, de la santé et du climat, afin de « combler les lacunes et de garantir que la technologie réponde aux besoins du continent ».
Le Premier ministre canadien, Mark Carney, a affirmé que « le monde peut avancer sans les États-Unis », soulignant que les participants au sommet représentent les trois quarts de la population mondiale et du produit intérieur brut (PIB), ce qui confère une légitimité au consensus sur l’IA.
Le Premier ministre australien, Anthony Albanese, a également insisté sur la nécessité d’une IA éthique pour développer les compétences d’un million d’Africains. Kristalina Georgieva, du Fonds monétaire international (FMI), a appelé à des politiques favorables à l’IA, soulignant l’importance du « développement des compétences, des infrastructures propices et d’une fiscalité qui favorise l’innovation sans privilégier les machines au détriment des personnes ».
Ces prises de position soutiennent les efforts du Réseau mondial de développement (GDN) pour promouvoir une transformation numérique équitable, en privilégiant l’innovation ouverte plutôt que les monopoles. Le GDN a récemment organisé une conférence de trois jours à Clermont-Ferrand sur la « Transformation numérique inclusive : impacts sociaux et innovations technologiques », réunissant des chercheurs, des militants et des experts du Nord et du Sud pour explorer comment la technologie peut favoriser un développement équitable.
Jean-Louis Arcand, président du GDN, a souligné la nécessité de décentraliser les discussions sur le développement. « Pourquoi les discussions sur le développement devraient-elles toujours avoir lieu à Washington, New York ou Paris ? » a-t-il interrogé, expliquant que le choix de Clermont-Ferrand visait à symboliser cette volonté de décentralisation.
« À l’ère du numérique, l’inclusion signifie renforcer les capacités des pays du Sud pour façonner des technologies qui répondent aux réalités locales, et non pas simplement adopter des solutions importées », a-t-il ajouté.
Selon Shu (Grace) Tian, économiste principal à la Banque asiatique de développement (BAD), la couverture mobile dans les pays en développement d’Asie a augmenté d’environ 156 % au cours des cinq dernières années. L’utilisation de l’Internet mobile a progressé de 5 % sur la même période, et les vitesses de données ont presque quadruplé, atteignant désormais environ 2,2 milliards de personnes dans la région. Ces avancées se traduisent par des avantages concrets, comme la résilience économique des entreprises indonésiennes préparées au numérique pendant les confinements de 2020.
Cependant, Shu Tian a également averti que la transformation numérique peut creuser les inégalités si elle n’est pas gérée de manière inclusive, en raison de facteurs tels que la démographie, l’éducation, les revenus, les compétences et la culture numérique. L’automatisation et la numérisation pourraient également entraîner des perturbations sur le marché du travail.
Des présentations ont mis en évidence le potentiel de l’IA dans l’atténuation des catastrophes, notamment la télédétection basée sur l’IA pour prédire les inondations et les sécheresses, permettant aux agriculteurs de s’adapter de manière proactive. Des outils d’apprentissage hors ligne basés sur l’IA ont également été présentés pour les villages isolés d’Afrique et d’Asie du Sud, démontrant que l’inclusion ne nécessite pas nécessairement une connectivité haut débit.
Les participants ont également souligné les défis persistants, tels que le manque de compétences numériques de base chez 40 % des Malaisiens, les disparités entre les zones rurales et urbaines en Inde, et les vulnérabilités en matière de cybersécurité.
Nandan Nilekani a souligné que la technologie ne réussit que lorsqu’elle sert « les citoyens les plus exclus », en réduisant les fuites dans la prestation de services et en favorisant la transparence.
Johannes Jutting, de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), a souligné le manque de données de qualité dans les pays à faible revenu, un obstacle majeur au développement de solutions d’IA efficaces. Il a toutefois souligné que l’IA elle-même peut aider à nettoyer, structurer et rendre les données existantes plus utilisables.
Albert Park, économiste en chef de la BAD, a conclu que « les réalités numériques futures dépendent des politiques que nous définissons aujourd’hui », soulignant l’importance du renforcement des capacités numériques pour améliorer la prestation des services publics.
