Au cœur de l’Amazonie, et bien au-delà, une économie illégale prospère, alimentée par une demande mondiale insatiable et des failles structurelles persistantes. Des réseaux criminels transnationaux, loin d’être éradiqués, se réinventent constamment, exploitant les ressources naturelles et les vulnérabilités des États latino-américains.
Dans les profondeurs de la forêt amazonienne, là où les cartes se perdent dans une étendue verte, des chercheurs d’or creusent la terre rougeoyante, équipés de moyens rudimentaires : vieux générateurs, bâches de plastique, et essence volée. Or, fentanyl, cocaïne… la chaîne est la même. Un drone surveille leurs mouvements, tandis qu’un avion léger trace des cercles au-dessus de la rivière. À quelques kilomètres, un intermédiaire attend la cargaison, destinée à une fonderie légale à l’étranger, où l’origine des matières premières ne sera pas remise en question.
Aucun des acteurs impliqués dans cette chaîne illégale ne connaît l’ensemble du réseau. Le pilote de l’avion ignore l’identité de l’intermédiaire, qui lui-même ne saura jamais qui est le client final – peut-être une personne fortunée, préparant un mariage ou un jeune homme ambitieux. Pourtant, ils sont tous des maillons d’une même économie souterraine qui relie la jungle reculée aux marchés internationaux.
Cette réalité ne se limite pas à l’or. Elle se manifeste également dans le trafic de fentanyl, de mercure, d’acajou ou d’ailerons de requin. Et elle n’est pas cantonnée à l’Amazonie : on la retrouve sur le Río Putumayo, à Culiacán, ou dans les quartiers populaires d’Amérique centrale. Le cycle se répète, jour après jour, semaine après semaine.
La question de savoir pourquoi le crime organisé persiste se pose depuis des décennies. Elle repose sur une prémisse erronée : l’idée qu’il existe une solution définitive, qu’il suffirait d’arrêter un baron de la drogue ou de mener un coup de filet massif pour mettre fin au problème. La réalité est bien plus complexe.
Aucun pays n’a véritablement “mis fin” au crime organisé. Les États-Unis n’ont pas réussi à éradiquer la mafia, tout comme l’Italie n’a pas éliminé la ‘Ndrangheta. Le Japon cohabite avec ses propres organisations criminelles depuis plus d’un siècle. Certains pays ont réussi à limiter leur influence, à réduire leur emprise sur les institutions et à contenir la violence, mais l’éradication totale reste illusoire.
Trop souvent, les efforts se concentrent sur la traque de criminels recherchés et des saisies spectaculaires, réduisant ainsi le crime organisé à une succession d’individus et d’événements isolés. C’est une erreur fondamentale. En Amérique latine, le crime organisé opère à travers des réseaux complexes. Lorsqu’une organisation tombe, la suivante hérite de ses infrastructures, de ses contacts et de ses marchés.
Trois facteurs principaux expliquent cette persistance. Tout d’abord, le crime organisé prospère grâce à la demande mondiale. Plus de 80 % du fentanyl consommé aux États-Unis est produit au Mexique ou y transite. L’Europe consomme de la cocaïne produite dans la région andine. Au Pérou, en Bolivie et au Venezuela, une part importante de l’or exporté est d’origine illégale. Les marges bénéficiaires considérables rendent ces activités extrêmement rentables : un kilo de cocaïne peut coûter moins de 2 000 dollars (environ 1 700 euros) dans les Andes et se revendre jusqu’à 30 000 dollars (environ 25 600 euros) à El Paso, à la frontière texane, avant d’atteindre un prix supérieur à 100 000 dollars (environ 85 500 euros) le kilo à New York. La valeur d’une tonne de bois précieux extrait illégalement est également multipliée dès son arrivée dans les ports asiatiques.
Ensuite, le crime organisé s’épanouit là où l’État est faible. L’Amérique latine est confrontée à un paradoxe : les États latino-américains peuvent afficher leur puissance sur la scène internationale, mais leurs institutions sont souvent trop fragiles pour répondre aux besoins de la population. Selon une récente enquête de la Banque interaméricaine de développement, 54 % des foyers latino-américains signalent la présence de gangs criminels dans leur quartier, et 14 % estiment que ces gangs contrôlent, d’une manière ou d’une autre, la sécurité et l’accès aux services de base. Pour des millions de personnes, l’autorité immédiate n’est pas celle des institutions officielles, mais celle des groupes criminels.
Enfin, la croissance économique, lorsqu’elle n’est pas accompagnée de réglementations et d’une réduction des inégalités, peut paradoxalement alimenter la criminalité. Selon le sociologue Marcelo Bergman, davantage de ressources ne se traduisent pas nécessairement par un meilleur bien-être, mais offrent davantage d’opportunités à l’économie souterraine. L’Organisation internationale du travail estime que près de 20 % des jeunes Latino-Américains ne sont ni étudiants ni actifs, ce qui représente un vivier de recrutement pour le crime organisé.
À cela s’ajoute un facteur aggravant : le flux constant d’armes en provenance des États-Unis. On estime qu’au moins 135 000 armes (soit 400 par jour) traversent chaque année la frontière, légalement puis illégalement. Au Mexique, sept homicides sur dix sont commis avec des armes fabriquées aux États-Unis. Dans certaines îles des Caraïbes, ce chiffre dépasse 90 %. Ces armes facilitent la fragmentation de la société, augmentent la puissance de feu des individus et banalisent la violence.
Le crime organisé en Amérique latine n’est pas un ensemble d’individus isolés, mais un système complexe qui s’adapte à l’offre et à la demande, à la politique et à la géographie. Les organisations vont et viennent, mais la structure dans laquelle elles s’inscrivent reste en place. Il s’agit d’un écosystème, pas d’un organigramme. Les métaphores de la “décapitation” d’un cartel ou d’un “gros coup de filet” sont donc trompeuses. Les marchés sont toujours là, les armes continuent d’affluer, les inégalités produisent de nouvelles recrues et les pouvoirs locaux sont impuissants.
Le 15 décembre 2025, l’armée mexicaine a détruit 922 armes à feu et 190 000 munitions saisies au crime organisé à Culiacán, dans l’État de Sinaloa. Le 17 juin 2024, la police fédérale a mené une opération contre l’exploitation minière illégale sur le fleuve Japura, près du territoire de la vallée de Javari, dans l’État d’Amazonas, au Brésil.
