Port-au-Prince — La violence sexuelle, utilisée comme arme de guerre par les gangs qui contrôlent de larges pans du territoire haïtien, atteint des niveaux alarmants. Une enquête du Miami Herald révèle une recrudescence des viols collectifs et des agressions sexuelles, laissant des milliers de femmes et de filles traumatisées et sans recours.
« Yanick », 38 ans, est l’une d’entre elles. Elle a été victime de violences sexuelles et physiques pendant plus de deux heures, avec d’autres femmes, après avoir été forcée de descendre d’un bus les transportant vers le marché d’Arcahaie. Elle est tombée enceinte à la suite de cette agression et lutte aujourd’hui pour survivre.
Les témoignages se multiplient : des femmes agressées dans les transports en commun, dans les camps de déplacés surpeuplés de la capitale, ou dans les quartiers sous contrôle des gangs. Certaines sont séquestrées, violées à répétition, parfois contraintes d’entretenir des relations avec leurs bourreaux. Les agresseurs, armés de fusils d’assaut, agissent en groupe, infligeant des blessures physiques et des traumatismes psychologiques profonds.
« La prochaine génération de jeunes Haïtiens risque d’être totalement perdue », alerte le Dr Jean William “Bill” Pape, figure de proue de la santé publique, dont les cliniques ont ouvert un centre d’accueil pour les victimes de viol. Il souligne le coût humain de cette violence, évoquant des cas désespérants de femmes violées devant leurs enfants ou sur le corps de leur mari.
L’UNICEF estime qu’environ 15 % des victimes sont des enfants. Entre janvier et septembre 2025, plus de 7 400 cas de violences basées sur le genre ont été signalés, soit 27 nouveaux cas par jour, dont plus de la moitié sont des violences sexuelles. Selon les données du Service des droits humains de l’ONU, plus de 1 300 incidents de violences sexuelles imputables à des groupes armés ont été documentés, impliquant plus de 1 400 victimes, dont 15 ont été tuées après avoir été violées.
« Ils m’ont violée », témoigne Guerda, 22 ans, agressée lors d’une attaque armée à Source-Matelas, au nord de Port-au-Prince, en novembre 2022. Elle a été violée devant ses parents, son petit frère et son nourrisson, avant que leur maison ne soit incendiée. Guerda est aujourd’hui enceinte de son agresseur.
Micheline, 14 ans, a vécu un cauchemar similaire. Enlevée avec cinq autres jeunes filles, elle a été séquestrée pendant cinq jours dans une cabane, attachée à une chaise et violée à plusieurs reprises. « Ils nous violaient toutes les six, presque tous les jours », murmure-t-elle, les yeux derrière ses lunettes, conséquence des coups reçus.
La stigmatisation et la honte empêchent de nombreuses victimes de se confier à la police ou de rechercher des soins médicaux dans les 72 heures critiques. Le manque de soutien psychologique et d’abris d’urgence aggrave leur situation. De plus, l’aide financière destinée aux organisations locales et internationales s’effondre, tandis que les financements des agences onusiennes sont réduits.
« Madame Kadejak », un terme péjoratif utilisé pour désigner les femmes victimes de viol, est le reflet de la culture du viol qui s’enracine en Haïti. Dans les camps de déplacés, où l’intimité est inexistante, les agressions sexuelles sont monnaie courante. Des hommes en position d’autorité exploitent leur pouvoir pour contraindre les femmes et les filles à des rapports sexuels contre protection ou argent.
« Les survivantes doivent avoir accès à un soutien et à des services », insiste Geeta Narayan, représentante de l’UNICEF en Haïti. « Toute réduction de financement en ces temps extrêmement difficiles met leur vie en danger, précisément au moment où elles ont plus que jamais besoin d’aide. »
Les organisations humanitaires, comme Médecins Sans Frontières et Òganizasyon Fanm Vanyan an Aksyon (OFAVA), tentent de répondre à l’urgence, mais leurs ressources sont limitées. Elles constatent une augmentation des grossesses chez les adolescentes, souvent consécutives à des viols.
Le Dr Pape avertit qu’Haïti est confrontée à « un génocide massif ». La situation exige une réponse urgente et coordonnée, à la fois sur le plan national et international, pour protéger les femmes et les filles haïtiennes et mettre fin à cette spirale de violence.
