Publié le 2024-10-27. Un médicament initialement conçu pour traiter le diabète, l’Ozempic, est devenu un phénomène mondial grâce à ses effets insoupçonnés sur la perte de poids, suscitant une course effrénée pour trouver des solutions à l’obésité et transformant le paysage pharmaceutique.
- L’Ozempic, développé par le laboratoire danois Novo Nordisk, agit sur une hormone intestinale (GLP-1) et s’est révélé capable de provoquer une perte de poids significative.
- Le succès du médicament a dépassé les attentes, entraînant des difficultés d’approvisionnement et une demande internationale croissante, notamment avec le lancement de Wegovy, une version spécifiquement dédiée à la perte de poids.
- L’histoire de l’Ozempic est le fruit de quarante ans de recherche, marquée par des obstacles, des découvertes scientifiques majeures et l’intuition de chercheurs convaincus du potentiel de ce type de médicament.
L’essor fulgurant de l’Ozempic pose une question fondamentale : comment un médicament destiné aux diabétiques a-t-il pu devenir une potentielle révolution médicale, surpassant peut-être même l’impact de la pénicilline au siècle dernier ? La réponse réside dans ses effets secondaires, qui se sont avérés aussi importants, voire plus, que ses propriétés hypoglycémiantes.
Novo Nordisk a rapidement été confronté à une demande mondiale qu’elle peinait à satisfaire, un an seulement après le lancement de Wegovy. Cette situation témoigne de l’attrait puissant de la perte de poids durable que promettait le médicament. Derrière ce succès se cache une saga scientifique complexe, jalonnée de rebondissements et de persévérance.
Aimee Donnellan, journaliste à Reuters basée à Galway, retrace ce parcours dans son livre, « Hors de la balance : l’histoire intérieure d’Ozempic et la course pour guérir l’obésité ». Elle souligne que l’obésité – définie par un indice de masse corporelle (IMC) de 30 ou plus – entraîne des conséquences graves pour la santé, telles que le diabète, les accidents vasculaires cérébraux et les maladies cardiaques.
« Les experts dans le domaine affirment que l’obésité n’apparaît peut-être pas sur un certificat de décès, mais qu’elle est responsable de centaines d’autres affections mortelles »
Aimee Donnellan
Le coût de l’obésité est colossal. L’Union européenne dépense 70 milliards d’euros par an pour lutter contre cette maladie, tandis qu’au Royaume-Uni, elle représente 5 % du budget total du National Health Service (NHS). Aux États-Unis, où la prévalence de l’obésité est plus élevée, les dépenses atteignent au moins 150 milliards de dollars par an, auxquelles s’ajoutent 66 milliards de dollars de perte de productivité. Selon une estimation de l’Institut Milken en 2016, le traitement de l’obésité coûterait aux contribuables américains 1,4 billion de dollars par an, soit un montant supérieur aux dépenses liées au cancer.
Pourtant, pendant des décennies, l’industrie pharmaceutique a semblé négliger l’obésité, la considérant comme un marché peu attractif. L’une des révélations du livre de Donnellan est la façon dont les institutions de recherche et Novo Nordisk ont longtemps ignoré le potentiel du GLP-1 dans le traitement de l’obésité, malgré les convictions de nombreux chercheurs.
Les chiffres sont alarmants : en 1990, 11 % de la population américaine était obèse, aucun État n’atteignant 20 %. En 2010, tous les États dépassaient ce seuil. Entre 2017 et 2020, le taux d’obésité a atteint 41,9 % aux États-Unis, selon les Centres américains pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC). Un quart de la population est également en surpoids.
L’Ozempic est né d’une initiative discrète au sein de Novo Nordisk, au milieu des années 1990. Mads Krogsgaard Thomsen, un directeur, et Lotte Bjerre Knudsen, une scientifique brillante, ont uni leurs forces pour développer un médicament GLP-1 ciblant l’obésité, et non seulement le diabète. Malgré le retrait du financement initial, Thomsen a puisé dans son budget personnel pour soutenir Knudsen et son équipe.
Leur travail s’est appuyé sur une découverte fondamentale réalisée dans les années 1980 par Svetlana Mojsov, une chimiste d’origine macédonienne arrivée aux États-Unis en 1972. Mojsov a exploré la manière dont le corps régule la glycémie, en se concentrant sur l’hormone glucagon, et a envisagé de développer une alternative à l’insuline pour les diabétiques. Ozempic est le fruit de ces recherches pionnières.
Donnellan met en lumière le rôle crucial de Mojsov, ainsi que celui d’autres chercheurs tels que Joel Habener, Daniel Drucker et Jens Jul Holst. Elle souligne les défis scientifiques et les préjugés sexistes auxquels Mojsov a dû faire face. Après avoir été initialement exclue des brevets du GLP-1, elle a intenté une action en justice et a finalement été reconnue comme co-découvreuse, ce qui pourrait lui valoir un prix Nobel.
Ce récit détaillé du développement des médicaments GLP-1 révèle l’importance des investissements en recherche et de la persévérance scientifique. Il met également en évidence l’influence du marketing, notamment aux États-Unis, où la publicité directe auprès des consommateurs est autorisée. Le diabète et l’obésité sont des enjeux de santé publique majeurs, et l’Ozempic offre une nouvelle perspective dans la lutte contre ces maladies.
Donnellan élargit sa réflexion en abordant les dimensions sociales et morales de l’obésité. Elle rappelle que l’obésité est souvent stigmatisée et que les patients sont blâmés pour leur état, malgré les facteurs génétiques, environnementaux et sociaux qui y contribuent. Elle souligne que certains dirigeants de Novo Nordisk considéraient le diabète comme une maladie légitime, tandis que l’obésité était perçue comme un choix personnel.
L’environnement actuel, caractérisé par une abondance d’aliments transformés, riches en graisses et en sucres, et par des portions toujours plus grandes, contribue à l’augmentation de l’obésité. L’industrie agroalimentaire joue un rôle important dans cette tendance, en incitant à la consommation pour maximiser les profits. Dans ce contexte, les médicaments GLP-1 offrent une nouvelle option thérapeutique, mais soulèvent également des questions importantes en termes d’accès et d’équité.
Donnellan présente des témoignages poignants de personnes vivant avec l’obésité, soulignant la discrimination, les préjugés et les problèmes de santé mentale auxquels elles sont confrontées. Pour beaucoup, les médicaments GLP-1 peuvent changer la vie, en améliorant la glycémie, en réduisant l’inflammation et en ouvrant de nouvelles perspectives. Cependant, des effets secondaires tels que des nausées, des vomissements et des troubles gastro-intestinaux peuvent survenir, et certains patients peuvent être affectés de manière permanente après l’arrêt du traitement.
Malgré ces défis, la popularité de l’Ozempic, surnommé « vitamine O » par Hollywood, semble inébranlable. Pour la première fois depuis des décennies, les taux d’obésité ont légèrement diminué. Les entreprises alimentaires, les restaurants et les casinos s’adaptent à ce nouveau paysage, où l’appétit pourrait être réduit. L’avenir pourrait être marqué par une diminution des pressions sur les budgets de santé, une réduction des risques de maladies graves et une amélioration de la santé mentale.
Cependant, des risques subsistent : une exacerbation des idéaux de beauté superficiels, un creusement des inégalités en matière de santé et des effets indésirables à long terme encore inconnus. Donnellan estime que la concurrence accrue après l’expiration des brevets actuels permettra de rendre les traitements plus abordables et accessibles. Avec de nouvelles preuves suggérant que les médicaments GLP-1 pourraient traiter un éventail croissant de maladies, il est possible que leur utilisation se généralise à l’avenir.
Lectures complémentaires
La moisissure dans le manteau du Dr Florey : l’histoire du miracle de la pénicilline (Boulier, 2005) par Éric Lax. Un récit captivant de la découverte fortuite d’un médicament révolutionnaire qui a sauvé d’innombrables vies pendant la Seconde Guerre mondiale.
Empire of Pain : L’histoire secrète de la dynastie Sackler (Picador, 2022) par Patrick Radden Keefe. Une enquête choquante sur les pratiques de l’industrie pharmaceutique et les conséquences dévastatrices de la crise des opioïdes.
Personnes ultra-transformées : pourquoi mangeons-nous tous des choses qui ne sont pas de la nourriture… et pourquoi ne pouvons-nous pas arrêter ? (Pierre angulaire, 2023) par Chris van Tulleken. Une analyse approfondie des raisons pour lesquelles nous sommes attirés par les aliments ultra-transformés et de leurs effets néfastes sur notre santé.
